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VIE NOCTURNE • A partir de quand est-on trop vieux pour sortir en club? Si beaucoup associent ces lieux aux 18-30 ans, d’autres défendent une vision plus inclusive du monde de la nuit, et de nombreux clubs lausannois multiplient les propositions pour attirer une clientèle de plus en plus variée et permettre à tous les âges (ou presque) de venir fouler leurs dancefloors.
L’image d’une boîte de nuit remplie de jeunes débordant d’énergie où l’on n’aurait plus sa place passé 40 ans est tenace. Mais qu’en est-il réellement? Plusieurs sondages confirment en tous cas que la Gen Z, qui vivait son passage à l’âge adulte en pleine pandémie et autre confinement, s’est détournée des boîtes de nuit traditionnelles, leur préférant les soirées privées, les fêtes en plein air ou les événements underground.
Ce changement de comportement amène à s’interroger sur le public actuel des clubs et sur la façon dont ils s’adaptent pour attirer et accueillir un public plus âgé. Zoé, une maman célibataire de 47 ans, aimerait pouvoir plus sortir en club, mais confie se sentir «seule et vieille» en boîte de nuit, entourée de jeunes dont elle pourrait être la maman.
Un clivage générationnel?
Un sentiment partagé par Sylvie, une quadragénaire qui se sent elle aussi mal à l’aise face aux regards des plus jeunes, et déplore le manque de mixité générationnelle dans les clubs. D’autres, à l’instar de Tony, deejay de métier depuis plus de trente ans, pointent du doigt les styles de musique actuels, souvent inconnus des générations plus âgées, qui freinent leur envie de se rendre en club. «Le club doit rester un endroit fédérateur. Il faut savoir créer une alchimie musicale qui va donner envie aux gens de se retrouver ensemble.»
Comme Virgil, par exemple, incorrigible clubber, qui sort parfois en discothèque avec sa mère, et confirme de son côté que «la fête peut être un espace de partage intergénérationnel.» Une situation qui n’est pas rare, selon Igor Blaska, le propriétaire de l’emblématique Mad au Flon: «Il arrive fréquemment, au Mad, que des soirées s’adressent aux jeunes et à leurs parents, le même soir. Les uns sont dans la grande salle. Les autres sont au JetLag où la moyenne d’âge tourne autour de 40-45 ans. Il arrive qu’ils se croisent et cela n’a jamais causé le moindre problème ou la moindre gêne, ni pour les uns ni pour les autres.» Patron du célèbre D! Club, Thierry Wegmüller défend lui aussi une vision plus inclusive de la nuit, en estimant que «chacun devrait pouvoir trouver sa place en club, quel que soit son âge. Prenez l’exemple des stations de montagne, où différentes générations se retrouvent pour danser ensemble après le ski, dans une ambiance festive. On devrait pouvoir reproduire ça en dehors des stations!»
Les clés d’une nuit réussie
C’est un peu le cas au Lausanne Cocktail Club, où l’on peut siroter parmi les meilleurs cocktails de la ville et danser jusqu’au petit matin, comme l’explique son gérant Bertrand Tessier: «Nous avons la chance d’avoir une clientèle variée de 25 à 60 ans et plus, qui se mélange sans problème. Nous avons une politique de 21 ans révolus, tout simplement car on sait par expérience que les plus jeunes ne vont pas aimer le concept.»
Et il semble très important de bien savoir marier concept et clientèle. «Il y a plein d’endroits très différents à Lausanne, tout est une question d’état d’esprit, rien à voir avec l’âge réel, continue Bertrand. Il faut par contre se donner la peine de sortir et d’essayer les établissements, on découvre parfois de très chouettes adresses auxquelles on ne pensait pas forcément! Il ne faut pas rester sur son natel à googler les notes des établissements, il faut vivre l’expérience pour se faire son propre avis.» Et donc oser mettre le nez dehors, même quand on a plus de 40 ans?
Si la musique reste clairement un élément central de l’expérience en boîte de nuit, se sentir en sécurité est également un aspect crucial. Pour beaucoup, sortir la nuit renforce le sentiment de mise en danger, d’insécurité et la question de l’apaisement de l’espace public nocturne est un sujet clé pour permettre une meilleure inclusivité, des générations comme des genres. Les jeunes femmes et les jeunes gens LGBTQIA+ entre 18 et 25 ans notamment, expriment régulièrement des inquiétudes quant à leur sécurité dans les clubs, ce qui pourrait expliquer leur préférence pour les soirées privées. Pour Thierry Wegmüller, il est nécessaire de construire une culture de la nuit inclusive et tolérante. «Il faut par exemple éviter la catégorisation de la musique en fonction de l’âge, chacun a le droit d’apprécier la musique qui lui plaît, sans se soucier des normes sociales liées à l’âge.» En gros, un sexagénaire fan de musique électronique a sa place un samedi soir au D! Club? «Mais évidemment!» répond son patron.
Le succès se confirme
Au MAD aussi, les seniors sont les bienvenus, grâce à un partenariat avec Pro Senectute qui a approché le temple de la nuit lausannoise pour organiser des soirées pour les plus de 60 ans. «Ils avaient des demandes dans ce sens et c’est drôle, parce que nous aussi, on y réfléchissait au Mad, explique Igor Blaska. On s’est dit que c’était le bon moment pour lancer les Forever Young et que la collaboration avec Pro Senectute officialiserait bien le concept. Le succès est au rendez-vous depuis la première édition, et il ne se dément pas. Les Forever Young attirent entre 250 et 350 personnes de plus de 60 ans au JetLag chaque dernier samedi du mois et beaucoup sont déjà fidélisés.»
Et puisqu’il en faut pour tout le monde, le D! Club a lui lancé ses D!sco Kids, qui permettent aux parents de jeunes enfants de venir danser en famille les dimanches après-midi. Tubes, chorégraphies géantes, maquillages, mascottes, goûters et sirops à gogo, le tout encadré par des animateurs et animatrices spécialisés. «On a parfois l’impression que ce sont les parents qui sont plus excités à l’idée de venir en club avec leurs enfants que l’inverse.»
Une question de regard
C’est finalement la peur du jugement et le regard des autres qui peut influencer la fréquentation des boîtes de nuit par les personnes plus âgées. Peur de ne pas être à sa place, d’être hors-jeu, combien de fois se dit-on que ce n’est plus de son âge? Les étiquettes qu’on nous colle à la peau, souvent via les réseaux sociaux, darons, boomers, cougars, ont la peau dure et la colle forte. Mais dans la réalité tout en clair-obscur de la vie nocturne, le monde de la nuit reste une expérience de brassage social intense, où les générations, mais aussi les origines sociales et les genres se mélangent pour s’abandonner un peu, histoire de relâcher la pression de cette époque cocotte minute.
Coincés entre les horaires de travail et les obligations familiales, il est vrai que ce n’est pas toujours facile de trouver du temps pour aller tout donner sur le dancefloor. Les clubs pourraient peut-être réfléchir à adapter leurs horaires pour les personnes ayant des responsabilités familiales, ou à la création d’espaces vraiment intergénérationnels. Le monde de la nuit dans son ensemble doit aussi veiller à maintenir un environnement sûr, inclusif et musicalement diversifié pour garantir la pérennité et la vivacité de son biotope unique.