«Notre étude a été validée par nos pairs»

Rédigé par
Charaf Abdessemed
Lausanne

MISE AU POINT • L’étude d’Unisanté sur l’imprégnation de la population lausannoise aux dioxines a été fortement remise en question par l’émission Temps présent, diffusée par la RTS le 2 octobre dernier. Son auteur principal, le Pr David Vernez répond aux critiques.

Lausanne Cités: Le reportage de Temps présent consacré à la dioxine à Lausanne met en cause l’étude qu’Unisanté a menée sur les risques liés à la consommation de produits contaminés par la dioxine. Étonnamment, Unisanté ne s’est pas directement exprimée dans le cadre de ce reportage. Pourquoi?
David Vernez: En fait, nous sommes surpris par cette façon de faire, en particulier lorsqu’il s’agit de questions relatives au contenu scientifique de l’étude. Certes, nous avons eu l’occasion de rencontrer le journaliste chargé du reportage, mais les critiques détaillées des experts interviewés ne nous ont pas été adressées et nous n’avons pas été invités à y répondre directement.

La présentation de la démarche adoptée par Unisanté pour mener cette étude, telle qu’elle a été exposée dans Temps présent, est-elle conforme à ce que vous avez effectué?
La présentation de l’étude faite dans Temps présent n'est pas conforme à ce qui a été réalisé sur plusieurs points, et en particulier sur ces éléments de contexte pourtant essentiels. Ainsi, et c’est très important, l’étude menée par Unisanté n’est pas une étude destinée à mesurer les effets sur la santé, mais une étude d’imprégnation visant à mesurer les concentrations sanguines de dioxines dans la population lausannoise actuelle. Alors qu’une étude épidémiologique développe un protocole pour étudier les associations entre les expositions aux dioxines et des effets sur la santé, ce qui implique un nombre très important de participants, une étude d’imprégnation requiert un nombre plus faible, car il s’agit uniquement de voir une différence entre deux groupes.

Dans le reportage, le professeur et toxicologue belge Alfred Bernard estime que les conclusions de votre étude ne sont «scientifiquement pas assez fondées» car celle-ci mélange dans le même échantillon des personnes qui consomment des œufs avec celles qui consomment des légumes. Que répondez-vous?
Alfred Bernard compare l’étude lausannoise à ses propres études qu’il a effectuées en Belgique lorsque les deux incinérateurs y étaient encore en activité en 1999. Ces deux incinérateurs étaient en fonction depuis plus de 20 ans et les émissions de dioxines dépassaient encore les normes d’émission en 1996-1997. Dans le cas de Lausanne, l’incinérateur n’était plus en activité depuis 18 ans. En outre, il affirme que la principale limite de l’étude réside dans le fait d’avoir  «mélangé les personnes qui consomment des œufs avec celles qui consomment des légumes», ce qui, selon lui, diluerait l’exposition aux produits gras. Cette critique comporte une part de malentendu car les scénarios d’exposition à Lausanne ont toujours identifié deux sources principales de risque et notre étude d’imprégnation a donc inclus, dans le groupe exposé, toutes les personnes consommant les produits locaux les plus susceptibles de contribuer à l’exposition, à savoir les œufs et les cucurbitacées, seuls légumes capables de concentrer les dioxines des sols contaminés.

Un autre spécialiste, cette fois italien, le Dr Agostino Di Ciaula, consulté dans le reportage, ne comprend pas pourquoi les Lausannois testés à la dioxine n’ont pas été comparés à un groupe qui n’a jamais été exposé à la contamination, ce qui selon lui, «fausse les résultats»…
L’utilisation d’un groupe contrôle au sein d’une même population peut en effet sembler contre-intuitive, mais ce choix est basé sur le fait que, dans le contexte lausannois, l’exposition aérienne a cessé depuis de nombreuses années et qu’il était donc facile d’exclure du groupe de contrôle les personnes qui présenteraient des facteurs de risque liés à la contamination des sols (consommation des poulaillers et jardins en particulier), puisque dans le cas de Lausanne, l’émission des fumées de l’ancienne usine d’incinération a cessé depuis plus de 18 ans. La voie d’exposition dominante étant actuellement l’ingestion, le groupe contrôle de l’étude a exclu les personnes ayant des habitudes alimentaires liées à la contamination des sols et pouvant entraîner une exposition aux dioxines comme la consommation de viande, d’œufs et de cucurbitacées produites sur les zones contaminées. Au final, les Lausannois actuellement exposés ont bien été comparés à un groupe de non exposés.  

En raison de la taille de l’échantillon que vous avez analysé, ce spécialiste estime aussi le rapport publié par Unisanté n’est pas «concluant» et qu’il aurait fallu s’abstenir de publier la moindre conclusion...
Une partie de sa critique est fondée: il rappelle à juste titre qu’une étude comparant deux groupes doit inclure un nombre suffisant de participants pour détecter une différence statistique significative. Rappelons toutefois que notre étude n’est pas une étude épidémiologique de santé, mais une étude d’imprégnation, dont l’objet était de déterminer si la contamination des sols contribuait de façon importante aux taux de dioxine dans la population. La taille de l’échantillon utilisée était suffisante pour un tel objectif.

Avec quelles conséquences?
Le nombre de personnes incluses dans notre étude a donc visé un objectif pragmatique qui était de déterminer s’il existait une différence importante entre les personnes exposées par la consommation de produits locaux issus de sols contaminés et les personnes du groupe contrôle. Cet objectif visait à répondre aux besoins de gestion des autorités, en particulier en termes d’adaptation des recommandations sanitaires. Les résultats de l’étude, validés par des pairs, nous semblent répondre à cette question.

Tout de même deux scientifiques réputés qui remettent en cause votre étude, n’est-ce pas troublant?
La critique fait partie de la construction scientifique et ces questions sont légitimes, mais nous sommes toutefois surpris que celles-ci ne nous aient pas été adressées directement, ce qui aurait permis d’échanger de façon plus constructive sur ce sujet complexe. Comme toutes études scientifiques, notre étude d’imprégnation comporte des points forts et des limites méthodologiques qui sont toutes explicitées dans le rapport, mais qui ne remettent pas en question sa validité, d’autant que plusieurs parties, dont l’évaluation de risque initiale et l’étude d’imprégnation, ont fait l’objet de publications scientifiques revues par des pairs.

Enfin, vous, en tant que chercheur de santé publique, et afin d’exclure sans ambiguïté tout risque de contamination pour les habitants de la zone concernée, auriez-vous délimité d’autres objectifs au mandat d’étude qui vous a été confié par l’Office du Médecin cantonal? 
Le périmètre d’étude défini dans le mandat est pertinent, car il priorise une question essentielle pour les autorités sanitaires. Mais en tant que chercheurs, nous sommes naturellement intéressés à mieux comprendre cette situation et à disposer de davantage de données. Un échantillon plus large aurait été l’idéal, mais cela était peu réaliste au vu de la faible fraction de la population actuellement exposée, des critères d’inclusion, etc. Enfin, l’étude d’imprégnation s’est concentrée sur l’exposition actuelle, ce qui limite sa portée puisqu’il est en effet extrêmement difficile d’évaluer une situation passée qui a cessé depuis de nombreuses années. Nous sommes dans le cas typique d’une situation qui souligne l’importance pour la recherche et la gouvernance sanitaire, de disposer de données biométrologiques à large échelle et de constituer ces données en amont des situations de crise. Une telle étude de cohorte nationale, dont la phase pilote est achevée, a été suspendue par le Conseil fédéral en raison de la situation financière de la Confédération.

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