À Lausanne, Noël se tisse de traditions locales et de mémoires anciennes

Rédigé par
Viviane Scaramiglia
Société

TRADITIONS • Noël, mélange de traditions antiques, chrétiennes et locales, a traversé les siècles pour devenir la grande fête familiale que l’on connaît aujourd’hui. À Lausanne, le sapin décoré, les cadeaux et les rituels folkloriques ont peu à peu remplacé les pratiques religieuses, tout en conservant l’essentiel: un moment de partage et d’affection en plein hiver.

Sapin illuminé, cadeaux, bombance familiale, bûche, crèche et barbu vêtu de rouge: tels sont les ingrédients traditionnels de la fête la plus célébrée au monde, auxquels il est difficile de déroger. Mais comment en est-on arrivé là? D’un syncrétisme incroyable, Noël fait écho aux antiques Saturnales, au mythe nordique de Yule et au Sol Invictus, dieu solaire romain honoré le 25 décembre, jour du solstice d’hiver qui marque le retour de la lumière. L’avènement du Christ est aussi présenté comme une lumière au cœur de la saison brumeuse aux courtes journées. 
Mélange de rites profanes et de piété, joyeuse confusion entre excès, débordements et ferveur disciplinée jusqu’au XVIIIe siècle, Noël va ainsi traverser les temps. Mais il faut attendre le XIXe siècle et l’essor de la bourgeoisie pour que la dimension collective de la fête devienne progressivement une grande réunion de famille. Même si le passage au temple ou à l’église reste la règle pour la plupart des gens, «on assiste alors à un glissement du rituel religieux au rituel familial. Et l’enfant héritier est au centre de la fête», observe l’anthropologue Martyne Perrot, auteure de plusieurs livres sur Noël. Le changement concerne d’abord les milieux aisés, car cela suppose un certain faste. 
Le sapin débarque
À Lausanne, impossible d’omettre Charles Monnard, libéral atypique, pasteur et docte historien qui, selon les archives, a allumé l’un des premiers, sinon le premier arbre de Noël familial en 1831, à la rue Marterey. Sachant que la tradition moderne de ce conifère festif, symbole de renaissance, nous vient d’Allemagne, l’événement est assurément lié à sa ferveur pour la culture germanique et à l’influence de son épouse, fille d’un entrepreneur de Francfort. 
L’autre célèbre sapin illuminé est celui du pasteur et historien Louis Vulliemin. Il est alors installé, non loin de la ville, à la Grande Borde, dans la demeure cossue des Chavannes, ouverte à d’illustres locataires. C’est là qu’il accueille en famille son ami Sainte-Beuve, le jour de Noël 1837. Une pause festive pour ce célèbre critique littéraire français qui séjourna à Lausanne en 1837 et 1838. La tradition du sapin va bientôt gagner tous les foyers, d’abord en ville, puis dans les campagnes. 
Les marchés de sapins apparaîtront dès la fin du siècle sur les places et dans les rues commerçantes, notamment à la rue Centrale. Dans les campagnes du Pays de Vaud, il y a toujours eu au cœur de l’hiver un moment festif quand on avait terminé de constituer les réserves de nourriture pour les mois à venir. «Les Vaudois attachés aux coutumes réformées depuis le XVIe siècle, ne renient pas complètement pour autant les mœurs et superstitions héritées de leurs lointains aïeux», lit-on dans l’ouvrage collectif «Noël dans les cantons romands» (Payot, 1980). Certaines curieuses pratiques ont eu cours jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, comme celle de lire l’avenir dans le plomb, la nuit de Noël. Fondu dans la cheminée, puis versé dans de l’eau où il prenait des formes fantastiques, il s’offrait à diverses interprétations sur la bonne santé, les peines, les amours et les bonheurs à venir. 
Récits anciens
Noël, c’est aussi la venue du Bon-Enfant chargé de cadeaux. Accompagné de la Cauche-Vieille, mi-fée, mi-sorcière, cet ancêtre typiquement vaudois du Père Noël habitait le ciel et les nuages. Mais Maurice Bossard, historien et conteur vaudois, rapporte qu’on faisait croire aux enfants d’Oulens-sous-Echallens qu’il venait des gorges de Covatannaz et que, vu la distance, il fallait préparer un peu de foin et d’avoine pour son âne. Héritier de personnages archaïques et du fameux Saint Nicolas, c’est finalement le Santa Claus américain, régulièrement illustré dans le magazine Puck au tournant du siècle, qui deviendra l’image emblématique mondiale de ce vieillard à barbe blanche qui récompense les enfants sans conditions. «La construction de ce personnage cosmopolite est liée à l’histoire des migrants new-yorkais. Il est riche d’emprunts culturels divers», note Martyne Perrot.
ÀGenève, les histoires de Noël vers 1900 ne manquent pas de rappeler les festivités singulières des Turrettini, descendants de l’influente famille genevoise venue de Toscane au XVIe siècle.  C’est tantôt à Sciez, Margencel ou Yvoire qu’ils assistaient chaque année à la messe de minuit selon un rituel pittoresque de leur cru. C’est aux écrits du pasteur Alain Perrot que nous devons de savoir qu’ils battaient joyeusement la campagne haut-savoyarde dans une calèche tirée par un mulet, surprenant les gens qu’ils croisaient par des pitreries, des masques japonais, des lanternes vénitiennes, une crosse d’évêque et une cloche pour faire du bruit. Cette douce folie des Turrettini s’éteindra avec eux, car aucun des frères n’aura d’enfants. Grand connaisseur du folklore suisse, Jacques Tagini nous apprendra que le sapin de Noël, apparu à Genève vers 1855 dans quelques familles aisées, se popularisera rapidement. Dès 1880, il s’illumine pour les malades des HUG. 
Des étrennes aux cadeaux
Déesse romaine du Nouvel An, Strenia a donné naissance à la tradition des étrennes il y a plus de deux millénaires. Mais avec l’avènement du Noël familial, les récompenses des enfants sages dans nos contrées ne s’offrent plus, ni le 1er janvier ni le jour de fête des Rois Mages venus remettre des présents à Jésus. Dès le XIXe siècle, alors que les premiers grands magasins prennent leur essor, les cadeaux de Noël vont s’amasser au pied du sapin. Faut-il encore croire au Père Noël vaudois, au Chalande genevois? Au-delà du consumérisme souvent décrié, les cadeaux, c’est aussi une manière de partager de l’affection. Cela tient sans doute d’une envie archaïque de se tenir au chaud, au sens propre et  au figuré.

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