PARCOURS • Né soviétique en 1962, Andrey Vesnin n’a aucune nationalité. Ni russe ni letton - un statut qui lui a valu bien des misères - cet homme a trouvé refuge à Lausanne, où un petit lopin de terre lui redonne littéralement goût à la vie.
Ce petit morceau de jardin mis à disposition de tous par la Haute École Pédagogique de Lausanne sur la parcelle jouxtant le bâtiment C31, dans le cadre d’un projet mis en place en 2014 par l’Association des Assistantes et assistants de l’École, il s’y rend et s’y affaire avec un amour qui frise la dévotion, tant au fil des ans, il est devenu un peu sa raison de vivre.
Aussi foisonnant que sa personnalité, volontiers chaleureuse et exubérante, on y trouve toute sortes de plantes, topinambour, aloé vera, cassis, espèces odoriférantes, figuiers, qu’il fait pousser avec passion et dispose dans une logique dont lui seul a le secret. Et puis, il y a ces plants de maïs, qui font sa fierté, et qui culminent désormais à 4m20, un vrai record…
Né en URSS
En Suisse et à Lausanne depuis 2008, Andrey Vesnin est russe, mais n’a pas la nationalité de ce pays. Il n’a également pas la nationalité de la Lettonie où il a très longtemps vécu et où ses enfants sont nés et vivent encore. Andrey Vesnin est en effet apatride, enfin reconnu comme tel, et avec finalement pour seule patrie désormais, ce morceau de jardin lausannois. L’homme est en réalité né citoyen soviétique en 1962 dans la lointaine URSS où son père ingénieur officiait en tant que directeur d’un kolkhoze (coopérative agricole «socialiste», ndlr) grand comme un quart de la Suisse. Sa mère, également ingénieure agronome, enseigne la botanique et avec une telle ascendance, et une telle proximité avec la nature, nulle surprise de voir le jeune Andrey se prendre de passion pour l’univers des plantes.
Très vite, vient avec la fin de l’école obligatoire, le temps du service militaire – en URSS il durait deux ans – au terme duquel il décide de rejoindre la Lettonie, contrée où il avait de vagues attaches familiales et où il s’installe. En 1985, le kolkhoze local l’envoie même à Leningrad suivre des études de médecine vétérinaire, à l’issue desquelles il aura un mal fou à obtenir son diplôme. Non pas qu’il ait démérité sur le plan académique, loin de là, mais simplement parce que dans l’intervalle, l’URSS s’est effondrée. Un épisode qui marque le début d’un imbroglio administratif qui durera jusqu’à… aujourd’hui.
À ce moment-là en effet, l’université russe de Leningrad décide de le considérer comme citoyen letton et annonce qu’elle ne lui délivrera le diplôme que si tous les écolages lui sont remboursés.
De retour, bredouille, en Lettonie, Andrey Vesnin apprend en plus, qu’à l’instar de plusieurs centaines de milliers de Russes de cet état balte, il n’a droit ni à la citoyenneté lettone, ni même au très baroque statut de «non citoyen résident», alors que dans le même temps, de l’autre côté de la frontière, les Russes lui dénient leur citoyenneté.
Interminable errance
Commence alors une très longue errance faite d’allers-retours entre les deux pays, clandestin en Lettonie, mais avec un statut de réfugié décroché en Russie et qui lui permet enfin d’obtenir son diplôme et de commencer à travailler. Sauf que sa femme et ses enfants lui manquent et pour les retrouver, il multiplie les séjours clandestins en Lettonie, soldés à chaque fois par de longues périodes de prison pour séjour illégal, dans des conditions d’extrême insalubrité, marqués par des mauvais traitements, des expulsions en série, et ce en dépit des démarches entreprises avec le soutien d’avocats. Pire encore: dans l’intervalle, il perd son droit au séjour en Russie et se retrouve alors non seulement apatride, mais illégal des deux côtés de la frontière.
L’homme pourtant, ne manque pas de ressources. «Lors de mon dernier séjour en prison à Riga, j’ai réussi à faire sortir clandestinement une lettre destinée au HCR à Genève, raconte-t-il. Et ça a marché, puisqu’une commission de l’agence onusienne est venue enquêter et j’ai été libéré, même si je l’ai payé très cher avec par la suite, une vraie persécution de la part de la police locale».
Cette fois c’en est trop, et en 2005, il quitte définitivement le territoire de l’ex-URSS et par ces chemins détournés que seuls les réfugiés connaissent, il débarque à Genève où il demande l’asile. Transféré au centre de Vallorbe, puis à Lausanne, il est soigné pour une méchante tuberculose, diagnostiquée à la faveur des traditionnels examens médicaux d’admission.
Nationalité: «xxa»
Hélas, en 2008, sa demande d’asile est refusée, en partie parce que son statut de réfugié a été initialement reconnu par la Russie. «La Suisse a considéré que je n’étais pas apatride et il a fallu que je me batte avec un avocat et conteste mon arrêté d’expulsion pour qu’enfin j’obtienne un permis de séjour qui reconnaisse mon statut». Sur le permis C qu’il détient aujourd’hui de très longues années après être arrivé en Suisse, sa nationalité mentionne un énigmatique «xxa», code international qui désigne les apatrides, et qui sonne comme la triste reconnaissance de l’incroyable parcours de cet homme, ni letton, ni russe, ni suisse, et qui a décidé de vouer une partie de son existence à défendre les apatrides.
Plus symbolique encore de la difficulté de cet homme à trouver un territoire susceptible de l’accueillir, ce petit morceau de jardin dans lequel il a tant investi et auquel il consacre une grande partie de ses journées pourrait également disparaître à la faveur de travaux prévus de longue date.