VIE NOCTURNE • Avec une vingtaine de discothèques, plusieurs dizaines de bars festifs et entre 15’000 et 20’000 noctambules chaque week-end, Lausanne est l’un des pôles majeurs de la vie nocturne romande. Après la tragédie de Crans-Montana, une question est sur toutes les lèvres: les bars et clubs lausannois sont-ils sûrs?
La sécurité dans les établissements nocturnes lausannois repose sur un arsenal réglementaire dense, mêlant exigences communales et cantonales. Capacité maximale, largeur et nombre des issues de secours, ventilation, équipements incendie, formation des agents de sécurité: chaque paramètre est normé par une double législation, cantonale et communale. Et ce sera toujours la plus exigeante des deux qui sera mise en œuvre. «Lausanne est probablement l’une des villes les plus contrôlées de Suisse, et c’est une excellente chose pour les clients de nos établissements, affirme Igor Blaska, directeur du MAD. Les exigences pour obtenir et conserver une licence de discothèque sont énormes. Ce n’est pas un hasard si ces licences sont si difficiles à obtenir.»
Les contrôles interviennent à plusieurs moments clés: ouverture, changement d’exploitant, travaux, modification de capacité, mais aussi de manière ponctuelle ou inopinée. À cela s’ajoutent les inspections du travail régulières en lien avec la sécurité du personnel, les vérifications annuelles des extincteurs et des éclairages de secours, ainsi que les contrôles du Service de protection incendie. Bertrand Tessier, du Lausanne Cocktail Club, abonde: «Dès qu’on ouvre un établissement, tous les services passent. Et quand il y a des changements, on est à nouveau contrôlés. Il est improbable qu’une modification passe entre les mailles du filet.»
Au MAD, la sécurité est structurée par de multiples dispositifs exigés par la loi et renforcés par des initiatives du club: portes de secours accessibles en permanence, buses d’arrosage (sprinklers) sur tous les étages, détection incendie connectée aux pompiers, personnel régulièrement formé, présence d’un délégué feu, ou encore exercices d’évacuation grandeur nature (1000 personnes évacuées en moins de cinq minutes en 2023).
Gestion des risques
Pour Igor Blaska, «les autorités contrôlent et fixent le cadre, mais la sécurité quotidienne repose sur l’exploitant, son équipe et l’entretien constant des dispositifs.» Un avis partagé par Gary Ahlgren, le gérant du Giraf Bar et du Vieux Lausanne: «La sécurité ne se limite pas au risque incendie. Le quotidien d’un gérant, c’est aussi la gestion des bagarres, de l’alcoolisation excessive, des malaises, des chutes, des drogues et des tensions sociales. Le feu est un risque parmi d’autres. Aussi, le bon sens et la responsabilité de l’exploitant vont souvent aller au-delà de la loi. Nous avons ainsi mis en place des mesures supplémentaires volontairement: agent de sécurité selon l’affluence, gestion active de la salle, limitation volontaire du nombre de clients...
Et la prévention passe aussi par la gestion de l’ambiance: en cas de tension ou de risque avéré, les premiers réflexes sont simples et efficaces: augmenter la lumière, baisser ou couper le son, intervenir calmement avant que la situation ne dégénère.»
Au D! Club aussi, la sécurité est intégrée au fonctionnement quotidien: briefings avant chaque soirée, vérification systématique des sorties de secours, réunions hebdomadaires dédiées aux questions de sécurité, contrôles multiples et réguliers, énumérés par Thierry Wegmüller, son directeur: «Ceux des Autorités communales et cantonales, les pompiers, l’ECA, l’inspection du travail, plus les entreprises externes mandatées volontairement par les exploitants: sur Lausanne, c’est très encadré.»
Il existe toutefois un décalage entre la réglementation des clubs et celle des bars. Là où les discothèques sont soumises à des exigences très strictes (agents de sécurité obligatoires, comptage précis à l’entrée, infrastructures adaptées à la danse), certains bars proposent une activité de type «club» sans cadre équivalent. «Danser, ce n’est pas neutre en termes de sécurité, souligne Thierry Wegmüller. Un bar avec des tables n’a pas la même densité qu’un lieu où les gens dansent. Si on enlève les tables, on augmente la capacité, et donc les risques. Les exigences devraient suivre l’activité réelle, pas seulement la licence.»
Un constat partagé par Pierre-Antoine Hildbrand, municipal en charge de la sécurité: «Les pratiques ont évolué plus vite que les catégories administratives. Aujourd’hui, des comportements de discothèque se déplacent dans des lieux qui n’ont pas été conçus pour cela. C’est une zone grise sur laquelle il faut travailler.»
Pour Igor Blaska, le principe fondamental est de respecter l’affectation des lieux: «Un club, un bar, un hôtel ou un restaurant ne peuvent pas être interchangeables en matière de sécurité. Proposer un DJ set avec une foule qui danse dans un lieu non prévu pour cela peut créer un risque structurel.» Gary Ahlgren, quant à lui, insiste sur le fait que la capacité maximale est le pilier central de la sécurité: «Respecter strictement la capacité fixée par les autorités permet de limiter les mouvements de foule et garantit l’efficacité des voies de fuite en cas d’évacuation. Un bar dansant respectant les normes de capacité et de fuite peut être aussi sûr qu’un club.»
Préoccupation quotidienne
Tous les exploitants interrogés sont unanimes: la sécurité est une préoccupation quotidienne, comme le confirme Thierry Wegmüller: «Le milieu de la nuit prend la sécurité très au sérieux. Contrairement à certaines perceptions, les clubs structurés sont parmi les lieux les plus sûrs, avec des procédures strictes, un suivi permanent et des personnels sur la brèche. En plus de 30 ans d’activité, aucun incident majeur n’a été signalé dans les clubs lausannois.»
Du côté du Collectif La Belle Nuit, le diagnostic est similaire:«Globalement, le cadre est sûr, estime Edouard Henzi, son président. Les agents de sécurité font un travail qui est souvent sous-estimé. Le risque zéro n’existe pas, mais les établissements font le maximum.» Bertrand Tessier évoque ainsi un épisode ancien: «À l’Étoile Blanche, en 2012, une décoration végétale a pris feu après qu’une bougie a été déplacée. L’incident a été maîtrisé rapidement avec un extincteur, mais la fumée nous a obligés à évacuer l’établissement. Les pompiers sont intervenus et, heureusement, il n’y a eu aucun blessé. Mais ça montre qu’il faut toujours rester vigilant en tant qu’exploitant.»
Comment améliorer la sécurité?
Si le cadre légal est jugé solide, tous s’accordent sur un point: des améliorations sont possibles, d’abord en matière de formation pratique. «Beaucoup de gens savent où se trouve un extincteur, mais très peu savent réellement l’utiliser, souligne Gary Ahlgren. Une formation concrète avec les sapeurs-pompiers ferait une vraie différence. Par ailleurs, la réglementation est parfois trop complexe et opaque. L’empilement des normes et des obligations rend leur application difficile sur le terrain. Simplifier et rendre les règles plus lisibles améliorerait leur efficacité.» Un avis partagé par Bertrand Tessier: «La formation du personnel est un enjeu central. Le fort turnover dans le secteur rend nécessaire des formations régulières, notamment sur les risques incendie, avec des outils pédagogiques et des mémos clairs et accessibles.» Thierry Wegmüller plaide lui aussi pour une formation harmonisée et de qualité, destinée aux agents de sécurité comme à l’ensemble du personnel. «La Belle Nuit a pris contact avec La Municipalité dès le 2 janvier afin de proposer une concertation sur le sujet prévention incendie et formation.»
Enseigner la gestion des risques
Ensuite, sur le plan réglementaire, plusieurs voix appellent à mieux aligner les exigences sur les usages réels. «Il faut réfléchir en termes de typologie d’événements, pas seulement de lieux, insiste Pierre-Antoine Hildbrand. L’État ne peut pas se substituer aux exploitants, mais il peut clarifier et combler les zones grises.»
Enfin, la prévention passe aussi par le public. «Peut-être qu’on devrait mieux enseigner la gestion des risques dès l’école, avance Edouard Henzi. Comprendre son environnement, savoir réagir, ça peut sauver des vies, surtout pour une jeune génération souvent installée dans sa bulle digitale, ou tout se vit par écran interposé.» Pour de nombreux exploitants, le milieu de la nuit est injustement stigmatisé depuis le drame de Crans-Montana. «Les exploitants sont majoritairement des professionnels formés et conscients de leurs responsabilités. Un drame isolé ne reflète pas la réalité quotidienne du secteur», précise Gary Ahlgren, du Giraf Bar.
Tous s’accordent à dire que la tragédie du Constellation marque un tournant, et est vécue comme un choc profond dans la profession, qui entraînera un «avant/après», une vigilance accrue et une remise à niveau générale des pratiques.
Comme le résume Igor Blaska: «Le risque zéro n’existe pas, nulle part, mais on peut tout faire pour le réduire. Et c’est ce que la grande majorité des établissements lausannois fait, soir après soir. »
Les quatre mesures immédiates prises par la Ville de Lausanne
À la suite du drame de Crans-Montana, la Ville de Lausanne a rapidement mis en place quatre actions concrètes, détaillées par Pierre-Antoine Hildbrand:
● Rappel des règles: nous avons immédiatement envoyé un courrier à l’ensemble des bars, clubs et établissements concernés pour rappeler les obligations légales en matière de sécurité. Plus de 600 établissements recevant du public ont reçu ce courrier.
● Rappel ciblé des exigences aux organisateurs de manifestations: Un deuxième courrier a été envoyé aux organisateurs de manifestations déjà autorisées, afin de rappeler les règles de sécurité spécifiques aux événements.
● Interdiction immédiate de la pyrotechnie: nous avons rapidement décidé de l’interdiction des feux de Bengale et dispositifs similaires dans les lieux fermés pour les manifestations, suivie depuis, par une interdiction cantonale similaire qui s’étend à tous les engins pyrotechniques dans tous les établissements publics.
● Concertation avec le milieu: nous avons lancé des discussions avec les exploitants afin d’identifier les angles morts et améliorer durablement les pratiques, y compris les procédures administratives.