TENDANCE • À Lausanne, le mois de janvier n’est plus seulement synonyme de bonnes résolutions mais devient un vrai laboratoire nocturne pour envisager la fête autrement, avec de plus en plus de personnes qui tentent de faire le Dry January, un mois sans boire une goutte d’alcool. Clubs, bars et acteurs de la santé publique constatent une tendance qui bouscule les habitudes, mais ouvre aussi des pistes inédites pour l’avenir de la nuit.
Pour Thierry Wegmüller, patron du D! Club et initiateur de la charte La Belle Nuit, le Dry January n’est pas une parenthèse pour se racheter une bonne conscience après les Fêtes, mais le symptôme visible d’un mouvement de fond: «Les jeunes adultes ont envie de faire la fête autrement, avec plus de contrôle et moins de conséquences le lendemain».
Les fournisseurs observent d’ailleurs une baisse de 10 à 30% de la consommation d’alcool chez les jeunes générations, tendance que confirme aussi Rose, fondatrice des Alwarda Clean Parties, qui souligne que «beaucoup de gens souhaitent faire la fête de manière plus sobre.»
Un enjeu entrepreneurial
Constat similaire du côté du Lausanne Cocktail Club. Pour Bertrand Tessier, son responsable, le Dry January n’est plus un effet de mode: «C’est devenu une tendance de consommation, portée autant par des questions de santé que par un changement culturel profond, où l’on assume davantage de ne pas boire.» Le Dry January agit donc comme un révélateur dans un secteur en pleine mutation. «Un mois thématique offre une excellente opportunité pour tester des choses», note Édouard Henzi, président de La Belle Nuit, collectif pour l’amélioration de la qualité de la vie nocturne lausannoise, citant les nouvelles cartes de mocktails ou les collaborations avec des marques de soft drinks. De fait, l’offre sans alcool n’est plus un supplément symbolique, et devient une vraie offre construite, qualitative et réfléchie, une part stratégique du business.
Thierry Wegmüller insiste: «Les boissons sans alcool ont aujourd’hui des ratios similaires aux boissons classiques et la diversification compense largement une éventuelle baisse de consommation alcoolisée.» Même son de cloche au LCC, où la carte sans alcool a explosé: «On est passé de trois cocktails sans alcool à neuf.» Mais les produits désalcoolisés restent coûteux à produire: «Un gin sans alcool, c’est un gin avec alcool qui passe par un processus spécifique. Donc c’est le même produit, mais avec un coût supplémentaire lié à cette opération de désalcoolisation.» Au-delà de l’enrichissement de l’offre, cette mutation via des cartes élargies et des nouveaux produits de qualité devient un outil d’image: les lieux qui investissent dans le sans alcool sont perçus comme attentifs aux évolutions sociétales, au bien-être de leur public et plus inclusifs.
Un impératif de santé publique
L’évolution de ces modes de consommation festifs vers plus de sans alcool influe aussi la sécurité de la vie nocturne lausannoise. Thierry Wegmüller rappelle que «la consommation excessive d’alcool influence les comportements et complique la gestion de la sécurité» et que les acteurs de la nuit ont dû renforcer formation, prévention et médiation pour pouvoir répondre sereinement à toutes les situations. Édouard Henzi nuance toutefois: «Les problèmes nocturnes ne sont pas exclusivement liés à l’alcool», mais les clubs peuvent réduire les risques «sans tuer l’ambiance» via un service responsable, une offre diversifiée et une meilleure collaboration avec la Ville. Cette prévention, souligne-t-il, doit être «positive, et non culpabilisante», et passer par des gestes concrets: eau accessible gratuitement, affiches de prévention, politique tarifaire, transports publics mis en avant, et équipes formées. Si l’alcool a longtemps été l’accélérateur social de la vie nocturne avec son effet désinhibiteur, cette équation commence à se fissurer. Édouard Henzi rappelle que l’essentiel est ailleurs: «Si une soirée ne tient debout que parce que les gens sont très alcoolisés, ce n’est pas une bonne soirée». Mais pour Bertrand Tessier, l’enjeu touche aussi l’ambiance, et un club sobre n’a pas la même énergie: «Ça dépend des personnalités et des attentes des générations. Certaines n’ont pas besoin d’alcool pour être euphoriques. Après, il faut faire attention à ne pas supprimer l’alcool pour le remplacer par d’autres substances qui pourraient être tout aussi, voire plus problématiques.»
Les nouveaux formats de fête sans alcool rencontrent toutefois de plus en plus leur public, notamment les matinées festives de type bakery sessions (des DJ’s qui mixent en matinée dans des… boulangeries!) ou les événements «sober clubbing» venus de l’étranger. La première Alwarda Clean Party lausannoise, voire romande, aura lieu au D! Club le dimanche 25 janvier. Organisée en collaboration avec la DJ, productrice et promotrice lausannoise Rose, et inspirée des «tea party» zurichoises, ces fêtes avec de la musique chill où tout alcool et substances sont interdits, la formule, testée à Paris, mêle séance de respiration consciente, pratiques corporelles et techno explosive. Le tout avec une carte composée exclusivement de boissons bien-être ou non alcoolisées comme du maté, du ginger beer, des kombucha, des bières sans alcool et autres softs plus classiques, offrant ainsi des alternatives saines et énergisantes.
Expérience régénératrice
L’idée est simple: plutôt que de détruire sa santé en faisant la fête, pourquoi ne pas transformer le clubbing en une expérience régénératrice, où la musique devient un vecteur de bien-être physique et mental. C’est une fête où l’on ressort non seulement avec de beaux souvenirs, mais aussi avec un corps et un esprit revitalisé. «On veut montrer qu’on peut s’amuser tout autant, voire plus, de manière clean», explique Rose.
Pour Thierry Wegmüller, cette soirée constitue un projet pilote précieux: si la réponse du public est positive, ce type de format pourrait devenir récurrent et diversifier durablement le paysage nocturne lausannois. Dans une ville qui aspire à devenir une référence en matière de vie nocturne responsable, la mutation semble déjà engagée. Lausanne dispose, selon Édouard Henzi, d’un potentiel unique pour concilier attractivité, sécurité et multiplicité de l’offre nocturne. Mais pour cela, «clubs et autorités doivent collaborer plus étroitement.»
Et si l’alcool ne disparaîtra pas demain des nuits lausannoises, il perd peu à peu son statut de norme. «On élargit la palette», résume le président de La Belle Nuit. La fête devient ainsi plurielle, et les manières de sortir plus conscientes, et plus diversifiées.