SOCIÉTÉ • C’est un récent sondage qui a fait couler beaucoup d’encre: 51% des Suisses avouent avoir déjà trompé leur partenaire, un record européen. Alors, liberté assumée ou banalisation du mensonge? À l’heure des applications de rencontre et des nouvelles formes de relations, les frontières évoluent. Qu’en est-il dans le canton de Vaud? Nous avons mené l’enquête.
Un Suisse sur deux aurait déjà été infidèle, ce qui nous place en tête au niveau européen. C’est le site de rencontres extra-conjugales Ashley Madison qui est à l’origine de ce sondage, en collaboration avec YouGov. «La Suisse a la réputation d’être conservatrice, mais nos enquêtes montrent qu’elle se place régulièrement parmi les pays les plus ouverts aux relations non monogames», relève Christoph Kraemer, directeur européen du site.
Pour lui, l’infidélité n’est pas une dérive, mais un fait anthropologique: «Seulement 3% des mammifères sont monogames. L’être humain ne l’est pas par nature. La monogamie est un concept social, pas biologique». Et de continuer, chiffres à l’appui: «En Suisse, nous avons plus de 300’000 membres inscrits depuis le lancement, dont 29’000 dans le canton de Vaud. C’est le troisième canton au niveau national, après Zurich et Berne, donc devant Genève.»
Une affaire de trahison
Pour l’entrepreneur, il est utopique de penser qu’une seule personne puisse combler tous nos besoins affectifs et sexuels. Et si le site est souvent accusé de banaliser la tromperie, le directeur s’en défend: «Ashley Madison n’a pas inventé l’infidélité. Nous offrons simplement un espace discret à ceux qui ont déjà pris cette décision». Selon lui, la plupart des membres «ont d’abord essayé de dialoguer avec leur partenaire, sans réponse». L’objectif ne serait donc pas de «promouvoir la trahison», mais de répondre à un besoin existant. Un argument que Zoé Blanc Scuderi, sexologue et directrice du cabinet SexopraxiS à Lausanne, nuance: «Oui, l’infidélité a toujours existé. Mais ce qui change, c’est la manière dont on en parle». Elle observe que le tabou recule, mais que la souffrance, elle, demeure: «Ce qui fait mal, ce n’est pas tant l’acte en lui-même, mais la trahison, le mensonge, la rupture du pacte de loyauté». La thérapeute voit toutefois émerger d’autres modèles: couples libres, polyamour, non-exclusivité. «Le problème n’est pas la monogamie mais l’injonction à la monogamie. Si on pouvait en parler avant, beaucoup de gens ne se retrouveraient pas enfermés dans le mensonge».
Elle observe aussi un glissement générationnel: «Les plus jeunes ne diabolisent plus le fait d’aimer ou de désirer plusieurs personnes. Mais la transparence reste la clé». Pourtant, 40% des nouveaux inscrits sur le site spécialisé Ashley Madison ont entre 18 et 29 ans, soit le cœur de la Gen Z, tandis que la moyenne d’âge des inscrits se situe autour de 30 ans. Christoph Kraemer s’en réjouit: «Nous voyons apparaître une génération qui vit sa diversité affective de manière ouverte et fière». Il reconnaît néanmoins que l’infidélité, dans sa forme cachée, reste «un modèle sans consentement», mais estime que beaucoup de personnes en arrivent là faute de dialogue. Pour la sexologue aussi, la clé réside dans la communication: «Demander à l’autre ce qu’il considère comme tromperie, avant que cela n’arrive, éviterait bien des drames».
L’œil du détective
Les affaires de couple sont un grand classique du quotidien des détectives privés, et l’arrivée de ces sites spécialisés n’y change rien. David Fragnoli, trente ans de métier, ancien policier à la Sûreté lausannoise, en a vu passer des centaines: «Avant 2000, l’adultère était une faute grave. En présentant des preuves, la femme pouvait obtenir la garde des enfants et des pensions astronomiques». Il se souvient: «Un patron qui gagnait 25’000 francs par mois s’est retrouvé à 2700 francs après le jugement. Aujourd’hui, c’est surtout un motif de séparation: les gens ont besoin de preuves pour décider de se séparer».
Et l’enquêteur de distinguer deux types d’infidélité: l’occasionnelle, souvent invisible et sans effet sur le couple, et la durable, la «double vie», sur laquelle il enquête le plus. Dans son agence, les clients affluent: «La plupart sont des couples de cinquantenaires mariés depuis longtemps. Depuis quelques années, j’ai aussi une clientèle gay en forte augmentation. On nous appelle quand la suspicion devient insupportable. Et quand on montre les photos, c’est souvent l’effondrement». Pour le privé, il n’y a pas photo, justement: «De nos jours, les femmes trompent autant que les hommes. Avant, elles s’occupaient du foyer et avaient moins d’opportunités. Maintenant, elles travaillent, sortent, ont les mêmes occasions». Le lieu de travail et l’endroit de ses loisirs ou occupations régulières (fitness, club de sport, association, parti politique…) sont les premiers terrains de rencontres extra-conjugales: on y voit souvent les mêmes personnes, dans un cadre défini, propice à l’épanouissement d’un lien, d’une relation, puis d’un désir, d’un sentiment, et d’une liaison. Contrairement à Christoph Kraemer, David Fragnoli garde une vision morale du couple: «Je ne juge pas, mais mentir, ça détruit. Un couple, c’est aussi penser à l’autre. On vit dans une culture du «moi d’abord», et ça, c’est peut-être la vraie infidélité.» Quant à la promesse du site spécialisé, il n’y croit pas: «On finit toujours par se faire prendre. Il est impossible de ne pas laisser de traces».
Entre liberté et loyauté
Pour Zoé Blanc Scuderi, même si elle est aujourd’hui une niche marketing à part entière avec ses produits spécialisés, l’infidélité a toujours existé: «Pendant longtemps, le mariage d’amour et le mariage social étaient deux choses différentes. Avoir des amants ou des maîtresses faisait partie des mœurs. Bien avant les sites et les applications, il y avait les maisons closes, les favorites, les courtisanes, le libertinage».
Pourtant, aujourd’hui encore, elle défraie la chronique, amplifiée par les réseaux sociaux: on se souvient de Nestlé qui a récemment limogé son directeur général pour une liaison cachée avec une subordonnée, ou d’Andy Byron, ce grand patron américain forcé de démissionner après qu’une vidéo de lui embrassant une collègue (alors qu’il était marié!) pendant un concert de Coldplay est devenue virale. C’est le poids du modèle monogame qui rend la tromperie taboue, selon la thérapeute: «La monogamie est un dogme social. Si tu ne la respectes pas, tu peux être sanctionné socialement, même quand tout le monde sait qu’elle n’est pas respectée». Zoé Blanc Scuderi critique ainsi l’idée que la monogamie soit «le modèle par défaut» et invite les couples à définir leurs limites: «On se met en couple, et c’est implicite: on n’ira pas voir ailleurs. Mais on n’en parle jamais."Pour toi, tromper, c’est à partir de quand? Est-ce que tu préfères que je te le dise? Si on pouvait se mettre d’accord là-dessus avant, ce serait plus simple"». Derrière la liberté revendiquée demeure ainsi la fragilité du lien et l’importance de la loyauté.