Insultes, intimidations et détériorations: 
une cohabitation vire au chaos à La Borde

Rédigé par
Joëlle Tille
Lausanne

VOISINAGE • Dans un immeuble du quartier de La Borde, à Lausanne, des locataires racontent les difficultés rencontrées durant quatre ans avec une famille rom logée par les services sociaux de la Ville de Lausanne. Cette dernière a été expulsée en avril dernier. 

Canettes de bière, mégots, textiles, et même meubles et couches-culottes. C’est le genre de déchets que les locataires d’un immeuble situé dans le quartier de La Borde avaient pris l’habitude de retrouver sur la pelouse… quand ils n’atterrissaient pas directement sur leurs balcons. Pendant quatre ans, les deux voisines que nous avons rencontrées ont vécu un véritable parcours du combattant. Les personnes incriminées? Une famille rom logée dans un appartement de cet immeuble par le Service de l’inclusion et des actions sociales de proximité de la Ville de Lausanne. 
C’est en découvrant l’article publié le 31 janvier dernier par le quotidien en ligne Blick qui avait rencontré cinq familles roms lausannoises, qu’Émilie* et Nathalie* ont voulu faire entendre leur voix. «Je comprends le travail d’intégration effectué par des associations ou des politiques, mais je pense que personne n’aurait accepté de subir ce que nous avons vécu», confie Nathalie. Si elles veulent parler, c’est pour montrer un autre pan de la réalité «car d’autres risquent de vivre la même chose». 
Bruits, déchets et insultes
Parmi les autres nuisances subies, des bruits excessifs à toute heure du jour et de la nuit. Au début, les deux femmes tentent de discuter, «comme cela se fait généralement à l’amiable entre voisins, détaille Émilie, la trentaine. Au départ, j’ai pensé qu’on allait pouvoir dialoguer». Mais malgré les tentatives, les meubles qui se déplacent, les bruits de pas assourdissants, les cris de disputes ou de bagarres se poursuivent et débordent sur la soirée et la nuit.  
En outre, si officiellement, une famille de trois personnes  était logée ici, la réalité était tout autre. «Certains soirs, je voyais arriver jusqu’à une trentaine d’individus, matelas, tapis et oreillers sous le bras», raconte Nathalie. 
Intimidations
Et de poursuivre en décrivant le jour où ses nouveaux voisins ont organisé une fête dans la cour de l’immeuble. «Comme il se faisait tard, je suis allée demander s’il était possible de baisser le volume. Je me suis fait insulter et on m’a priée de remonter chez moi, de fermer les fenêtres et de mettre la télévision plus fort.» Bien que Nathalie ne soit pas le genre de femme à se laisser intimider facilement, ce premier contact lui annonce la couleur. Dès lors,  l’inconfort se transforme en crainte sécuritaire. «Il y avait de l’intimidation, ils nous crachaient au pied lorsqu’ils nous voyaient», poursuit-elle. Sa voisine renchérit: «Le père de famille s’est mis front contre front avec moi, en me disant que si j’appelais encore la police, j’allais voir ce qui allait m’arriver.» Pourtant, durant quatre ans, plusieurs locataires ont été contraints d’appeler régulièrement la police. Souvent par crainte que quelque chose ne tourne mal: «On les entendait se crier dessus ou se bagarrer, souvent alcoolisés. J’avais peur qu’il se passe quelque chose de grave», se rappelle Émilie.
Dans cet immeuble vétuste, l’isolation phonique est pour ainsi dire inexistante. «Nous savons tous cela, ici. Nous sommes tolérants envers les bruits de la vie quotidienne, et considérons comme normal, entre voisins, que chacun fasse un effort par respect pour les autres», poursuit Nathalie. Mais le vacarme qui devient le quotidien de ces deux femmes, et en particulier d’Émilie, qui loge en dessous, est intenable. «J’entendais des hurlements, des coups sur le sol ou dans les murs, ou des portes qui claquent à 23 heures. J’avais l’impression d’avoir mes voisins dans mon propre lit!». 
«On n’était pas entendues»
Au fil du temps, la résignation s’installe. Elles sont «à bout», et ne se sentent pas soutenues. À de multiples reprises, elles écrivent à la gérance, celle de la Ville de Lausanne à l’époque, pour alerter de la situation. Mais à chaque fois, les services se renvoient la balle: «On nous disait d’écrire au Service de l’inclusion sociale, puis ces derniers nous disaient d’écrire à la gérance.» 
À chaque nouvelle lettre, leurs interlocuteurs semblent ne pas être informés du cas. «Un jour, nous nous sommes pointées aux bureaux pour demander à voir directement le gérant. Il n’avait jamais entendu parler de cette situation!» (lire encadré ci-dessous).
Nathalie déplore qu’une telle situation ait pu perdurer autant de temps. «Vous voyez où nous vivons? Nous savons que nous sommes tous un peu dans la galère ici. Le fait que cela se soit passé ici ne détonne pas dans le paysage, mais si cela s’était passé dans un appart à 3500 francs situé dans un quartier cossu, tout le monde se serait affolé. On voit bien où sont les priorités.» 

*Prénom d’emprunt 

Pas de situation similaire à ce jour

Propriétaire de l’immeuble, la Caisse de pension du personnel communal de Lausanne (CPCL) a repris la gérance de son parc immobilier en janvier 2025, confiée jusque-là à la Gérance de la Ville de Lausanne. La CPCL loue plusieurs logements au Service de l’inclusion sociale, qui les sous-loue ensuite à des familles précarisées. C’était le cas de cet appartement. «Nous ne pouvons donc nous exprimer sur cette situation que depuis que nous avons repris la gérance», indique Jean-Pierre Steiner, directeur adjoint de la CPCL. Il explique que lors de la prise de connaissance du dossier, une résiliation de bail avait déjà été effectuée en juillet 2024, suivie d’une contestation de la part du sous-locataire menant à une procédure juridique. «La CPCL est intervenue auprès du Service de l’inclusion au deuxième semestre 2025 pour trouver une issue hors procédure et la sortie du locataire s’est effectuée à la mi-avril 2026.» Pour la CPCL, il revient à la gérance de gérer les conflits de voisinage, et non au Service de l’inclusion. «En revanche ce dernier est responsable du comportement de ses sous-locataires». Jean Pierre Steiner indique qu’aucune autre situation de ce type ne leur a été signalée à ce jour. 

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