Aux Plaines-du-Loup, la guerre des mobilités est déclarée

Rédigé par
Thomas Lécuyer
Lausanne

PARADOXE - Conçu pour donner la priorité aux piétons, aux enfants et aux mobilités douces, le nouvel écoquartier est aujourd’hui traversé quotidiennement par des véhicules qui n'ont souvent rien à y faire. Entre comportements irrespectueux, défauts d’aménagement et dépendance persistante à l’automobile, habitants et autorités cherchent des solutions avant qu’un accident ne survienne.

«Franchement, je me demande comment il n’y a pas encore eu d'accident». La phrase revient dans presque tous les témoignages recueillis auprès des habitants des Plaines-du-Loup. Plus de trois ans après l’arrivée des premiers résidents, la cohabitation entre piétons et automobilistes apparaît comme l’un des principaux sujets de préoccupation du quartier.
Pourtant, sur le papier, tout semblait avoir été pensé pour limiter la place de la voiture: les rues intérieures sont des zones piétonnes, les parkings sont mutualisés et regroupés à la périphérie, les places de jeux, les espaces végétalisés, les potagers urbains et les cours d’école occupent le cœur du quartier. Mais la réalité est plus complexe.
Besoins individuels
Bernard*, habitant de la Coopérative de l’habitat associatif  (CODHA), observe quotidiennement des véhicules circulant là où ils ne devraient pas. «Les gens n’ont pas l’air d’avoir compris que notre rue est piétonne. Même des voisins qui possèdent une voiture se garent devant l’immeuble pour charger leurs bagages avant les vacances. Personne ne trouve cela anormal. Les besoins individuels priment sur une règle collective». Pour Sandrine, qui habite la coopérative La Meute,  la situation est devenue banale. «J’observe des voitures et des motos qui roulent parfois vite. Certaines tentent même de traverser l’allée entre le Parc du Loup et le Café du Loup. Tout cela à des heures où des dizaines d’enfants jouent ou circulent à vélo». Même constat chez Ludivine, mère d’un enfant de trois ans: «on nous a vendu un quartier hyper sécurisé pour les enfants. Au final, on doit constamment vérifier qu’une voiture ne déboule pas d’un angle mort. Mon fils fonce à vélo partout. Je ne peux pas imaginer le laisser se déplacer seul dans le quartier avant longtemps».
Pour Natacha Litzistorf, municipale  en charge notamment de l’aménagement des espaces publics des Plaines-du-Loup, il faut éviter les raccourcis. «Dire que le quartier est mal construit est abusif. Il y a toujours des choses perfectibles, mais il y a surtout des comportements totalement irrespectueux des règles. Le quartier est signalé comme zone piétonne. À partir de là, les gens doivent les respecter. La municipale reconnaît toutefois que certaines rues concentrent les difficultés, notamment autour des écoles, des places de jeux et des commerces. «Nous sommes allés plusieurs fois sur place. Effectivement, la situation est parfois critique. Quand on parle de sécurité des enfants, on ne transige pas».
Le constat est partagé par Lya, habitante de la coopérative du BLED, architecte urbaniste ayant travaillé trois ans sur le Plan Localisé de quartier, et membre du groupe de travail sur la mobilité. Selon elle, le problème résulte autant des comportements que d'une planification qui a évolué en cours de route. «À l'origine, les commerces et activités devaient être davantage situés en périphérie. Leur implantation au centre du quartier a généré des flux de livraison qui n’avaient pas été anticipés de cette manière». 
Elle pointe également un manque de souplesse dans l’application des règles. «Les horaires de livraison correspondent aux heures d'arrivée des enfants à l’école. Nous avons signalé ce conflit d’usage, mais on nous a répondu que les règles étaient les mêmes dans toute la ville». Pour l’architecte urbaniste Laurent Guidetti, qui a participé à la réflexion sur le quartier, la question dépasse largement le cadre des Plaines-du-Loup. «Une ville sans voitures n'existe pas. L’enjeu est de construire une ville où l’on n’en a plus besoin au quotidien». Selon lui, le véritable problème serait donc culturel. «Depuis des générations, on nous explique qu’avoir une voiture, c'est la liberté. Cette dépendance est profondément ancrée dans nos comportements». L’urbaniste observe que même dans un quartier pensé pour limiter l’usage de l’automobile, il y a régulièrement des abus. «On peut comprendre que parfois il faut  déposer des courses ou des meubles au pied des immeubles, mais certains automobilistes en profitent pour traverser le quartier ou pour stationner sur les places de dépose-minute».
Pas seulement les voitures
Les conséquences de ces comportements abusifs se ressentent sur le terrain. Ludivine raconte avoir assisté à plusieurs altercations entre habitants et automobilistes. Lya évoque quant à elle les véhicules de transport spécialisés qui traversent régulièrement le quartier à vive allure. «Les conducteurs pensent souvent rouler lentement alors qu’ils sont largement au-dessus de la vitesse autorisée. Dans une zone piétonne, quelques kilomètres-heure de trop suffisent à créer un danger». Pour rappel, la vitesse est limitée à  8 km/h dans ces zones. Et les voitures ne sont pas les seules concernées: trottinettes et vélos électriques, scooters,  livreurs à deux roues participent également aux conflits d’usage. Un avis partagé par Carolina, habitante de la coopérative du BLED: «Je trouve compliquée non seulement la cohabitation avec les voitures mais aussi avec les cyclistes. Les adolescents, et aussi certains adultes, circulent parfois à une vitesse incroyable. Des formations devraient être proposées par les écoles et les associations du quartier autour de la mobilité douce».
Dans un quartier où les enfants jouent librement, où les écoles, les places de jeux et les terrasses se côtoient, la question de la vitesse apparaît finalement comme le véritable dénominateur commun. Qu’il soit au volant d’une voiture, au guidon d’un vélo électrique ou d'une trottinette, tout usager qui traverse le quartier oublie parfois que l’espace appartient d’abord aux piétons. 
Bientôt des bornes
Alors, face à la multiplication des plaintes, la Ville a décidé d’agir. Après une phase de surveillance renforcée ayant conduit à 76 avertissements et 25 dénonciations en un mois, plusieurs bornes rétractables ont été commandées et seront installées dès livraison dans les rues les plus problématiques. «Ce n’est pas la solution urbanistique la plus élégante, reconnaît Natacha Litzistorf. Mais nous devons garantir la sécurité. Les bornes permettront de limiter les passages abusifs tout en maintenant les accès nécessaires pour les livraisons et les services autorisés». Une mesure réclamée depuis longtemps par de nombreux habitants.
Au fond, la question dépasse largement les Plaines-du-Loup. Comment faire accepter des règles de mobilité qui remettent en cause des habitudes ancrées depuis des décennies? Comment construire une ville moins dépendante de la voiture quand l’automobile reste, pour beaucoup, synonyme de liberté et de confort? Les Plaines-du-Loup sont aujourd’hui un laboratoire grandeur nature de cette transition. Reste à savoir si les nouvelles bornes suffiront à faire respecter l’esprit du quartier. Car sur un point, habitants, urbanistes et autorités semblent d’accord: mieux vaut agir maintenant que devoir réagir après le premier accident.

*prénom d’emprunt 

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