Comment Boulimie s’est mis à dos une partie 
de la scène comique lausannoise

Rédigé par
Fabio Bonavita
Lausanne

TENSIONS • Clauses d’exclusivité jugées trop restrictives, accusations de «comportement d’enfant gâté», structure artistique qui interroge, le Théâtre Boulimie est pointé du doigt par certains grands noms de l’humour lausannois, ainsi que par plusieurs responsables de Comedy Clubs. Enquête.      

Depuis sa création en 1970 par Lova Golovtchiner et Martine Jeanneret, le Théâtre Boulimie s’est imposé comme le temple lausannois de l’humour. De tous les humours, selon la volonté première de ses fondateurs. Voilà pour la théorie, car, dans les faits, l’emblématique salle sise en contrebas de la Riponne cristallise les reproches. 
Le premier, et aussi le plus souvent cité par nos interlocuteurs, concerne sa politique restrictive à l’encontre des humoristes qui s’y produisent, comme le confirme, sous couvert d’anonymat, ce spécialiste de la scène culturelle locale: «Le Théâtre Boulimie s’est mis à dos les artistes locaux à cause de sa politique très restrictive envers les humoristes programmés chez eux. Ces derniers se retrouvent parfois dans l’impossibilité de jouer ailleurs à cause de clauses d’exclusivité. Beaucoup de scènes locales, comme le Ch’nit Comedy Club, pâtissent de ce comportement d’enfant gâté.»
Pluie de critiques
Au téléphone, Christelle Girard, responsable du Ch’nit et P’tit Ch’nit Comedy club, confirme avoir été très impactée: «J’ai perdu la quasi-totalité de la programmation suisse du gala de nos cinq ans, qui s’est tenu le 6 mars dernier au Théâtre de Beaulieu. C’était un évènement majeur et unique pour nous, association de passionnés et tous bénévoles. Il s’est avéré qu’un contrat d’exclusivité a été imposé aux artistes suisses par Boulimie, ce dont nous n’avions pas connaissance. Cette clause d’exclusivité excluait de facto leur participation à notre gala». 
En effet, les artistes concernés étaient aussi programmés au Couleur 3 Comedy Club, organisé en collaboration avec Boulimie et qui se tenait à une semaine d’intervalle. Contrainte et forcée, Christelle Girard a dû faire un choix radical: «À notre grand regret, et à l’encontre de l’ADN du Ch’nit, nous avons été obligés d’aller chercher plus d’artistes en Belgique et en France pour compléter la distribution de cet évènement. Si tout le monde adopte la même logique que Boulimie, les humoristes ne pourraient jouer que trois fois par an. Empêcher un humoriste de stand-up de jouer et de tester ses vannes, c’est compromettre sa réussite». Initialement programmé au gala du Ch’nit, mais aussi au Couleur 3 Comedy Club, l’humoriste Nathanaël Rochat se souvient parfaitement du choix cornélien auquel il a dû faire face, non sans une pointe d’amertume: «C’est quand Boulimie m’a dit que je ne pouvais pas jouer au gala du Ch’nit Comedy Club à Beaulieu que j’ai découvert cette clause. Ils ont le droit de le faire, mais ils pourraient au moins prévenir les artistes oralement au moment où ils les approchent pour leur proposer une date. Si Boulimie ne veut pas que les humoristes jouent ailleurs, ils n’ont qu’à les programmer plus souvent». Autre pointure de l’humour romand, Thomas Wiesel se montre aussi très critique sur la politique contractuelle menée par Boulimie: «J’ai décidé de ne pas faire le  Couleur 3 Comedy Club justement pour éviter ces clauses. Je ne les ai d’ailleurs toujours pas comprises. Moi, je peux me permettre de choisir où je me produis, mais ce n’est pas le cas de tous les humoristes, surtout les émergents. Au final, ces restrictions ne conviennent à personne. Boulimie applique des logiques du théâtre au stand-up, alors que ce sont deux univers complètement différents. Entre humoristes, on trouve juste dommage d’avoir l’impression de devoir choisir notre camp. Personne ne sort gagnant de cette histoire». 
Cet agacement, Sandro Todobom, cofondateur du Socialize Comedy club, organisé une fois par mois au Montana’s Bar de l’avenue du Théâtre, le partage: «Ces clauses, que je trouve absurdes même si elles existent ailleurs, comme à Paris, concernent surtout les artistes. Au Socialize Comedy Club, nous ne les appliquons pas, car nous ne sommes pas les managers des humoristes que nous programmons et nous ne voulons pas leur fermer des opportunités. En ce moment, à Lausanne, on a l’impression de faire davantage de la politique que de l’humour… et c’est dommage. Le Couleur 3 Comedy Club est une marque forte. Quand on se lance dans l’humour, on ne peut se mettre à dos Couleur 3 et donc la RTS, c’est tout le problème». 
Boulimie  se défend
Dans ce flot de critiques, l’humoriste et improvisateur Blaise Bersinger se montre plus nuancé: «J’entends les critiques qui peuvent être faites au Couleur 3 Comedy Club, mais il faut aussi rappeler que c’est celui qui offre les meilleures conditions, financières notamment, pour les artistes. Donc il pourrait se permettre d’avoir quelques exigences». Avant d’ajouter: «Je ne fais pas complétement partie du monde du stand-up, mon humour est différent. Et comme je n’ai pas vraiment besoin de jouer, ces clauses d’exclusivité ne me posent pas trop de problèmes. D’ailleurs, pour être honnête, elles sont assez courantes. Récemment, par exemple, j’ai fait un spectacle à Romont et on m’a demandé de ne pas jouer à Fribourg, donc ce n’est pas spécifique à Boulimie. Pour les artistes émergents, en revanche, c’est vrai que ce genre de clause, c’est du caca. Au final, ce genre de guéguerre m’agace, moi, en tant qu’humoriste, je veux juste faire rire les gens et me produire sur scène, le reste ne m’intéresse pas vraiment». 
Même son de cloche du côté de la RTS, par la voix de son porte-parole Christophe Minder, qui nous assure que ce type de clauses est tout à fait standard dans le monde du spectacle. Tout en balayant les critiques: «Je m’étonne de ce reproche. Le Couleur 3 Comedy Club a été créé en réponse à un manque, en offrant des captations aux humoristes de notre région et en les diffusant sur de multiples canaux. Le festival doit néanmoins atteindre certains objectifs en termes de remplissage, pour s’assurer que la salle soit réactive lors des captations et atteindre des revenus de billetterie permettant de rémunérer les artistes correctement». 
Contacté pour s’expliquer sur les divers reproches dont il est la cible, le Théâtre Boulimie nous a fait parvenir une réponse groupée, signée par Frédéric Recrosio et Marion Houriet. Le duo de directeurs nommé en février 2020 se défend de toute maladresse: «Nos clauses d’exclusivité sont très limitées: 15 jours avant et 15 jours après dans un rayon de 10 kilomètres pour nos plateaux récurrents du Boulimy Comedy jeudy et 20 jours avant dans un rayon de 30 kilomètres pour notre festival Couleur 3 Comedy Club. Ces clauses sont clairement communiquées avant tout engagement à tous les artistes concernés, et ce plusieurs mois à l’avance. Nous demandons simplement qu’ensuite celles et ceux qui les ont acceptées les respectent». 
Une structure qui interroge
Au-delà de ces questions contractuelles, un autre point suscite des interrogations: l’utilisation des subventions publiques (lire encadré). Plusieurs de nos interlocuteurs s’étonnent des liens entre Boulimie et Minuit Pile, société de production veveysanne fondée par Marion Houriet. La direction de Boulimie assure qu’il s’agit de deux structures distinctes: «Minuit Pile est une société indépendante, fondée en 2016 par Marion Houriet, qui la dirige à temps partiel. Par ailleurs, Marion codirige le Théâtre Boulimie, également à temps partiel, depuis 2020. Relativement à votre question, aucune sous-traitance administrative n’existe entre ces deux structures. Bien que les deux entités partagent les mêmes locaux, elles sont entièrement distinctes sur les plans administratif, financier et décisionnel». Avant de nuancer: «Dans le cadre de ses activités, Boulimie engage des travailleurs, parfois sur mandat pour des missions spécifiques. Les temps partiels et de ce type étant usuels dans la culture, il arrive simplement que ces employés travaillent également pour Minuit Pile. Quant à la raison de cette cohabitation, elle permet de nombreux gains d’efficience, ainsi qu’une bonne ambiance!» 
La Ville également n’y voit rien à redire: «À notre connaissance, le Théâtre Boulimie ne sous-traite pas de prestations à l’agence Minuit Pile, complète Isabelle Gattiker, cheffe du service de la culture. Si la question fait référence à l’usage de certains espaces par Madame Houriet pour d’autres activités professionnelles, il s’agit d’un arrangement validé par le Conseil de fondation du Théâtre Boulimie». Reste que, malgré ces explications, le climat demeure tendu entre artistes et lieux dédiés à l’humour. Consciente de ces frictions, la Ville prévoit d’organiser des assises de l’humour avant l’été. Une information confirmée par Isabelle Gattiker: «L’organisation d’assises romandes de l’humour a effectivement été évoquée.» Suffisant pour apaiser les tensions? Rien n’est moins sûr…
 

La Ville prête à élargir son soutien 

Le Théâtre Boulimie touche chaque année 459’176 frs de la Ville (subvention directe de 387’000 frs et prise en charge du loyer de 72’176 frs) et 145’000 frs du Canton, sans compter divers soutiens occasionnels comme le rappelle Diana Pétament Martinez, responsable communication à la Direction générale de la culture: «Deux autres subventions pour projets ponctuels, 7500 frs en 2024 et 8000 frs en 2025, lui ont été accordés dans le cadre des résidences pour humoristes.» Une manne financière qui laisse Sébastien Corthésy, directeur de Jokers Comedy et créateur du Pavillon Naftule, plutôt perplexe: «Le Pavillon Naftule a attiré 53’000 spectateurs cette saison, avec de nombreux d’artistes lausannois et pratiquement que des humoristes suisses. Nous avons récemment monté la comédie musicale Roméo/Juliette, qui a rencontré un franc succès, le tout sans le moindre centime d’argent public, puisque toutes nos demandes de subvention ont été refusées. C’est dommage. Nous militons pour un principe de proportionnalité, sans remettre en question les subventions aux institutions culturelles en place, mais qui laisserait aussi une place aux autres projets.» Pour Isabelle Gattiker, cheffe du service de la culture à Lausanne, la Ville en fait déjà beaucoup: «Lausanne est l’une des rares villes européennes qui soutient structurellement un théâtre entièrement dédié à l’humour, comme c’est le cas pour le Théâtre Boulimie. Il est faux de dire que le Pavillon Naftule ne bénéficie pas de subventions. Il bénéficie d’une subvention de 30’000 frs de la part du Fonds pour l’équipement touristique de la région lausannoise présidé par le syndic. S’y ajoute une subvention indirecte de la Ville de 50’000 frs sous forme de gratuité de l’occupation du domaine public. Par ailleurs La Revue de Lausanne, résidente du Pavillon Naftule, est au bénéfice d’une subvention culturelle d’un montant de 50’000 frs par année.» Dans le prolongement de la dynamique très favorable de la scène de l’humour à Lausanne, la Ville envisage même une augmentation des soutiens dans ce domaine. Et Christelle Girard de préciser: «Avec un budget supplémentaire de 100’000 frs par an, Lausanne pourrait devenir une capitale de l’humour dans la francophonie. Les moyens demandés représentent moins de 20% de ce qui est accordé tous les ans au Théâtre Boulimie, il est encore temps pour la Ville et son service de la culture de prendre le train en marche.» Frédéric Recrosio et Marion Houriet, codirecteurs de Boulimie, n’y voient rien à redire: «Chacun est en droit de solliciter les aides qu’il souhaite.»

En savoir plus