Sexualité: «Les solutions miracles devraient nous rendre prudents»

Rédigé par
Tadeusz Roth
Santé & Bien-être

SEXUALITÉ • Les fausses informations concernant la sexualité se multiplient sur la toile. Une réalité qui comporte des risques, notamment pour les personnes les plus vulnérables. Pourtant, certains réflexes peuvent aider à y voir plus clair comme le souligne la sexologue romande Norah Lounas. Entretien. 

Pas toujours facile d’être sexologue alors que la désinformation se multiplie sur les réseaux sociaux. Sur le Net, des influenceurs se permettent d’affirmer ce qui serait normal et ce qui ne le serait pas. Entretien avec Norah Lounas, sexologue.

GHI:Quels sont, selon vous, les principaux problèmes des contenus sur la sexualité diffusés en ligne? 
Norah Lounas: Les réseaux sociaux donnent une vision très réductrice des questions liées à la sexualité et, par conséquent, de la sexologie. Quatre grands types de contenus me préoccupent. Les premiers proposent des recettes toutes faites pour mieux réussir telle ou telle pratique sexuelle, le plus souvent destinées aux femmes pour leurs partenaires masculins. Ces contenus donnent l’image d’une sexologie centrée sur la performance, comme s’il suffisait d’apprendre à mieux faire. Le deuxième type de contenus concerne les femmes qui n’ont plus de désir et qui ont des rapports consentis. En gros, elles se «forcent».  L’intention de dire qu’il ne faut pas le faire est louable, mais le message est très simplifié et empreint de morale. Je m’interroge aussi sur la place du partenaire. En dehors des situations de violence ou de contrainte, une consultation de couple est plus pertinente qu’une prise en charge individuelle. Je vois également beaucoup de contenus qui proposent des accessoires sexuels très sophistiqués, des compléments alimentaires censés booster la libido des femmes ou encore des produits présentés comme la solution à des difficultés sexuelles très différentes comme l’absence d’orgasme, la ménopause, les douleurs ou les problèmes de couple. Je suis très méfiante face aux solutions universelles. Enfin, j’ai le sentiment que les réseaux sociaux parlent surtout de femmes hétérosexuelles et valides. Or, la réalité de mon cabinet est tout autre. Je reçois des personnes de tous âges, de tous genres, de toutes orientations sexuelles.

Quelles conséquences cela produit-il? 
D’abord, cela peut décrédibiliser ce qu’une sexologue peut apporter. À force de réduire notre métier à des conseils sur les pratiques sexuelles, certaines personnes finissent par penser qu’elles n’ont rien à faire chez une sexologue parce que leur difficulté est plus complexe, ou, au contraire, qu’il suffirait d’une astuce pour la résoudre. Cela me fait penser à l’époque où beaucoup imaginaient que consulter une psychologue signifiait que l’on était fou ou folle. Aujourd’hui, certaines personnes pensent que consulter une sexologue, c’est reconnaître que l’on ne sait pas faire l’amour  et qu’il est plus discret de suivre un compte sur les réseaux sociaux. Je pense que c’est pour cela que les réseaux sociaux fonctionnent si bien. Ils parlent facilement de sexualité, mais en surface.

Quel est votre rôle?
Mon travail consiste à les aider à devenir experts de leur propre corps, de leurs attirances, de leurs relations affectives et sexuelles. Je ne leur donne pas un mode d’emploi. Je les aide à comprendre, grâce à des outils et à des protocoles, ce qu’elles vivent pour qu’elles puissent trouver les réponses qui leur correspondent. Le risque des réseaux sociaux est d’ajouter des injonctions et de la peur ou de la honte.

Quel avantage y a-t-il à aller voir une sexologue? 
L’intérêt de consulter une sexologue est d’avoir accès à des informations fiables, nuancées et à un accompagnement personnalisé par une personne formée et expérimentée. Une sexologue ne donne pas des conseils sur la sexualité, elle accompagne des personnes dans des situations complexes.

Les réseaux sociaux peuvent-ils aussi servir d’outil? 
Oui, bien sûr. Leur plus grand intérêt, ces dernières années, est d’avoir permis de parler de sujets tabous. Je pense au vaginisme, à l’endométriose, aux questions d’identité de genre, d’orientation sexuelle ou encore aux témoignages de personnes qui se racontent. Tout n’est pas bon à jeter. D’ailleurs, moi aussi, j’apprends des choses sur les réseaux sociaux. Je suis des professionnels de différents domaines, pas seulement en sexologie. Mais je les choisis avec soin et, lorsque je découvre une information qui m’intéresse, je prends le temps de la vérifier, de la croiser avec d’autres sources et de voir si elle repose sur des données solides. Il existe des organismes, des institutions, des associations et des fondations qui proposent des contenus de grande qualité. Malheureusement, ils ont souvent moins de visibilité que des personnes qui se mettent en scène comme un personnage, plutôt que leur pratique professionnelle.  

Que faire pour se prémunir? 
Les réseaux sociaux peuvent être une formidable source de découvertes, à condition de ne jamais renoncer à son esprit critique. Je pense qu’il est utile de se poser quelques questions très simples. Qui parle? Quelle est sa formation? Quelle est son expérience? Quel est son objectif? Une personne qui prétend avoir une solution qui fonctionne pour tout le monde devrait nous rendre prudents. J’encourage les personnes à suivre des profils différents. Si vous n’entendez qu’un seul discours, vous risquez de croire qu’il s’agit de la vérité. En sexualité, il existe rarement une seule façon de comprendre une situation. Enfin, lorsqu’un contenu fait culpabiliser, donne le sentiment d’être anormal ou promet une solution miracle, prenons du recul. En vingt-cinq ans de consultation, je n’ai jamais rencontré deux histoires identiques. C’est justement ce qui rend ce métier passionnant. J’ajouterais une dernière chose. Ce n’est pas parce qu’un message fait du bien qu’il est forcément vrai comme ce n’est pas parce qu’il dérange qu’il est faux.  

En savoir plus