HAPPENING • Proposer à travers une installation artistique itinérante un espace de dialogue autour des violences, des abus et du harcèlement: c’est l’ambition des «Marques du Silence», un projet participatif imaginé par la chanteuse LNA Lanaras.
Une matinée pluvieuse – on n’y croyait plus! – ce vendredi 21 août à Lausanne. Sur la place Saint-François, au milieu des parapluies et des passants pressés, une silhouette blanche se tient droite. Elle est emberlificotée dans des fils de couleur, posés par les passants, qui semblent progressivement l’emprisonner. Sa combinaison immaculée se couvre de mots laissés par des inconnus: des mots d’espoir, de souffrance, de pardon, de résilience. Certains s’arrêtent quelques secondes. D’autres interrogent, écrivent, nouent un fil, racontent.
C’est pour eux qu’Elena Lanaras a imaginé l’installation. La silhouette blanche symbolise ce silence qui entoure encore les violences, tandis que les fils représentent l’emprise et la douleur. Les mots, eux, disent ce qui reste parfois enfoui pendant des années. Lors d’un précédent happening lausannois, le dispositif était différent: les passants trempaient leurs mains dans la peinture avant d’en laisser l’empreinte sur la combinaison blanche.
L’art libère
L’expérience a dépassé les attentes de ses initiateurs. «On savait que cela touchait énormément de monde. Mais le ressentir, le voir et entendre les gens parler, c’était hallucinant», confie Elena. Lors de la première action lausannoise, presque toutes les personnes qui se sont arrêtées ont fini par confier leur propre histoire. «Elles se sentaient en sécurité, ne se sentaient pas jugées. Certaines nous demandaient déjà où aurait lieu la prochaine action».
Cette libération de la parole est au cœur du projet porté par l’association Art et Résilience. Avant même sa création officielle, ses initiateurs ont testé leur démarche pendant près d’une année, dans des écoles, des universités ou lors de concerts. Avec le même constat: l’art peut ouvrir des brèches qui permettent de briser la chape de plomb du silence. «Après mes concerts, des personnes venaient vers moi pour me raconter des choses extrêmement intimes. Certaines me disaient: “Mon mari est juste à côté et il ne sait même pas ce que je suis en train de vous raconter.” C’est très puissant».
Transformer ses blessures
Si Elena parle aujourd’hui de ces sujets, c’est qu’ils appartiennent à sa propre histoire, ayant elle-même subi, dans son enfance, des abus sexuels, des violences physiques, du harcèlement et une forte emprise psychologique. «Moi, je m’en suis sortie. J’ai envie de partager mon chemin, de transmettre de l’espoir à ceux qui n’y arrivent pas encore. Leur montrer que ce n’est pas une fatalité et qu’on a le droit d’être heureux».
La thérapie a joué un rôle essentiel dans sa reconstruction, puis la musique lui a offert un autre chemin: il y a quatre ans, elle prend son premier cours de chant. Un défi immense pour celle pour qui chanter constituait jusque-là «un trauma». Son professeur l’encourage à travailler sa voix. Les chansons arrivent, nourries par son histoire, puis les concerts. «Grâce à ça, j’ai pu me libérer. Ça m’a énormément aidée». Son engagement la conduit également à devenir ambassadrice de l’association Gaby, qui agit contre le harcèlement scolaire. Lors d’une intervention dans une école autour de sa chanson «Ma vérité», Elena voit des mains se lever parmi les élèves et entend des témoignages qui la bouleversent. Une confirmation supplémentaire de la nécessité d’aller au-devant de cette parole, en partant à la rencontre des gens, dans l’espace public, via un dispositif participatif. Elena tient à le préciser: «Art et Résilience n’a pas vocation à se substituer aux professionnels. Nous sommes là pour soutenir, créer un espace de sécurité afin que la parole puisse se libérer». L’association s’est entourée d’un comité comprenant psychologue, ergothérapeute, juriste et sophrologue, tandis qu’un comité de jeunes doit parallèlement l’aider à rester connecté aux nouvelles formes de harcèlement, notamment sur les réseaux sociaux. Car le silence, rappelle Elena, est aussi l’une des armes de l’emprise. «On peut se retrouver bloqué psychologiquement et émotionnellement. Pouvoir se dire: “Je suis en sécurité, je peux parler, personne ne va me juger”, c’est déjà un premier pas».
Une grande exposition
Après Lausanne, «Les Marques du Silence» veut désormais essaimer, et de nombreuses actions sont prévues dans des communes. Toutes ces silhouettes maculées ne disparaîtront pas. L’objectif est de les conserver et de les réunir dans une grande exposition, accompagnée d’un concert.
Sur la place Saint-François, la silhouette blanche l’est déjà moins. Au fil de la matinée, les mots, les couleurs et les fils s’accumulent sur elle. Comme s’il fallait rendre les blessures visibles pour commencer enfin à sortir du silence.