Seniors très bien logés cherchent jeunes colocataires pour partager le quotidien

Rédigé par
Laurent Grabet
Société

SOCIÉTÉ • Le marché immobilier est tendu tandis que de nombreux seniors vieillissent dans des logements devenus trop grands. Dans ce contexte, la colocation intergénérationnelle fait figure de solution miracle. Elle se développe petit à petit à Lausanne, mais peine à séduire autant ailleurs.

Plus de six décennies les séparent et elles vivent en colocation. Jessica Pelletier, Québecoise de 23 ans, a traversé l’Atlantique, pour venir étudier les sciences forensiques à l’UNIL. Claudine Nicodet est une veuve de 86 ans qui coule une retraite tranquille d’enseignante sur les hauts de la capitale vaudoise. Les deux femmes sont rentrées en contact via l’entreprise lausannoise Elderli, lancée voici trois ans par Kevin Kempter à l’issue de son travail de master en Travail Social. Le Vaudois de 30 ans a déjà réuni 80 duos de colocataires. Son activité cadre si bien avec «Vieillir 2030», la politique vieillesse vaudoise, que l’entrepreneur a déjà bénéficié de 60’000 francs de financement cantonaux. 
La colocation intergénérationnelle est dans un certain air du temps. «Le 95% des aînés désirent vieillir et rester le plus longtemps possible au sein de leur domicile. Les enquêtes le montrent depuis 20 ans», rappelle Marc Favez, responsable de l’unité Habitat et travail social communautaire de Pro Senectute Vaud. Dans le même temps, en Suisse romande, deux tiers des seniors résident dans un logement considéré comme sous- occupé. De plus, le vieillissement de la population est un enjeu de société important. Selon les projections, dans le canton de Vaud, la part de seniors devrait ainsi par exemple passer de 72 à 75% d’ici 2040. Les politiques publiques encouragent donc la colocation intergénérationnelle. Et pour cause: «Vieillir chez soi est bien moins coûteux qu’une prise en charge en EMS, ce d’autant que les places y manqueront à l’horizon 2040/2050», souligne Marc Favez.
Un public estudiantin captif
Mais cette solution peine à séduire en Suisse romande. Le dernier rapport «Habitat et vieillissement» montre que seulement 6% des Romands de 65 ans et plus aimeraient vivre en colocation. «L’expression colocation intergénérationnelle cache d’ailleurs le plus souvent de l’accueil estudiantin. Et on est alors généralement face à un public d’étudiants n’ayant pas d’autres alternatives pour se loger», relève Valérie Hugentobler. La sociologue et professeure associée à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne a participé à la rédaction de ce rapport. Jessica Pelletier confesse avoir choisi ce mode de logement faute de pouvoir dénicher à distance un logement étudiant à prix abordable dans la région. Vivre aux côtés de Claudine Nicolet lui revient à 690 francs mensuels contre au grand minimum 800 francs pour la moindre chambrette estudiantine. Les deux femmes partagent souvent un repas quotidien. Claudine aide sa jeune hôte à se familiariser avec la vie pratique en Suisse et cette dernière la fait profiter de ses compétences informatiques. C’est le principe: le senior met à disposition d’un étudiant ou d’un jeune actif une partie de son logement à prix modéré voire gratuitement et en échange, le jeune rend des services ou offre simplement une présence.
Un pas difficile à franchir
«La demande est de plus en plus importante de la part des étudiants, constate Kevin Kempter. Suite à la récente publication de trois annonces ‘‘senior cherche étudiant’’, j’ai reçu une centaine de demandes en seulement dix jours.» 
Il est en revanche bien difficile de dénicher des seniors intéressés, mais aussi faisant preuve de suffisamment d’ouverture pour accueillir un jeune. «Car la cohabitation n’est pas un pas aisé à franchir. Accueillir quelqu’un chez soi n’est pas anodin surtout en Suisse!» relève Kevin Kempter. «Il n’y a d’ailleurs pas de tradition de cohabitation intergénérationnelle au sein d’un même logement dans notre pays», rappelle de son côté Valérie Hugentobler avec son œil de sociologue
Beaucoup des seniors intéressés sont rebutés par les démarches administratives que cela implique. C’est pour lever ce frein que l’entreprise Elderli a choisi de s’en charger, tout comme de la facturation et des paiements. Légalement, les régies ne peuvent théoriquement pas refuser une colocation. Il suffit de la leur annoncer. D’après la loi, la chambre mise à disposition doit mesurer au moins 9 m2 et le jeune colocataire doit pouvoir accéder librement à la cuisine, aux toilettes et à la salle de bains. 
N’étant ni aide à domicile ni un aide-soignant, il n’a en revanche pas à se charger des soins médicaux ou de la toilette de son hôte. Ces tâches doivent être réalisées par des professionnels. Un contrat de cohabitation intergénérationnel peut être signé par les deux parties histoire de bénéficier d’un cadre légal rassurant.
Quelques colocations intergénérationnelles non estudiantines existent mais elles restent rares. Les coopératives d’habitation, telles qu’Ida Schertenleib à Lausanne ou Les Adrets à Genève dans le nouveau quartier de Lancy Pont-Rouge souhaitent répondre à cet intérêt. 

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