PORTRAIT • Pendant des années, il a juste été une voix, une présence familière, presque intime, glissée dans le quotidien des auditeurs de RTS Première. Une voix sans visage, ou presque. Un paradoxe qu’il a longtemps vécu avec confort, avant de décider d’en sortir pour faire ses premiers pas sur scène. Portrait d’un Lausannois de cœur, humoriste et animateur.
Lucas Thorens donne de la voix depuis longtemps sur RTS Première, dans des formats mêlant humour et vulgarisation, des «Dicodeurs» à «Dis, pourquoi la radio?», en passant par «À l’Abordage» et «Pentagruel». Mais même s’il est prolixe, l’animateur producteur n’en demeure pas moins discret, voire pudique.
«On fait de la radio parce qu’on n’aime pas trop parler de soi», confie-t-il. Et pourtant, le voilà aujourd’hui seul sur scène, dans un spectacle créé au Théâtre Boulimie en février dernier, qui met précisément ce métier au cœur du sujet.
À l’instar de Chappatte, qui se met en scène avec brio dans «Chappatte en Scène», Lucas Thorens recrée son studio radio sur les planches, pour s’aérer, s’amuser, se défier, et surtout donner un corps à cette voix si familière qui est la sienne. Un pas de côté, presque un saut dans le vide, motivé par une envie simple: rencontrer enfin ce public invisible, créer un lien. «C’était dans l’idée de sortir de l’enfermement du studio. On le fait déjà avec les Dicodeurs, qui enregistrent des émissions partout en Suisse. J’y ai pris goût!», dit-il.
Trouver sa voix
La vocation, chez lui, n’a rien d’un plan tout tracé. Certes, enfant, il joue déjà à faire de la radio, s’enregistre sur cassettes, bricole des émissions. Mais c’est bien plus tard, au moment même où il tente d’y entrer via un stage, que le déclic se produit. «Je ne savais pas trop quoi faire, j’y suis allé par curiosité, il y avait une annonce de stage… c’est en passant les tests et les épreuves que j’ai réalisé que j’aimais ça», raconte-t-il. Depuis, Lucas avance, porté par une énergie particulière, une curiosité vorace, presque insatiable. Chaque semaine, un nouveau sujet, souvent inattendu, qu’il explore avec la même gourmandise intellectuelle. «Il faut être curieux pour faire de la radio», dit-il simplement. Le fromage suisse, l’abîme philosophique, le bambou et son rôle dans les civilisations… Peu importe le thème, tant qu’il ouvre des horizons. Il ne cherche pas la perfection, mais le mouvement. «Je suis assez bon pour commencer quelque chose de nouveau chaque jour», précise-t-il.
Cette appétence pour la découverte déborde largement du studio. Chez lui, dans le centre de Lausanne, une pièce secrète aligne consoles, jeux vidéo de toutes les générations, jeux de société et cartes Magic. Un refuge de geek (un mot qu’il nuance volontiers), mais surtout un laboratoire d’exploration, et une spécialité secrète: la réparation de Game Boy! Lucas Thorens accumule, teste, plonge, passe d’un univers à l’autre avec la même intensité, une manière de nourrir en permanence ce moteur intérieur qui ne s’éteint jamais.
Le je et le jeu
Dans ce foisonnement, les jeux de rôle occupent une place particulière. Longtemps maître de jeu, il y a appris à raconter, à improviser, à capter l’attention d’un groupe. «Quand tu dois faire en sorte que personne ne s’ennuie, c’est un super exercice», explique-t-il. Un apprentissage sur un terrain inattendu mais déterminant, qui l’a préparé sans qu’il le sache à son métier d’animateur, et aujourd’hui à la scène.
Car le passage du studio à la scène n’a rien eu d’évident. À la radio, tout passe par la voix, le corps disparaît. Sur scène, il devient central. «À la radio, tu ne penses pas à la lumière, ni aux accessoires, ni à ce que tu fais avec ton corps», souligne-t-il. Il a donc fallu apprendre, apprivoiser, découvrir cette présence physique. Et avec elle, une autre facette de lui-même.
Sur scène, Lucas Thorens révèle un comique inattendu, presque burlesque. Un côté maladroit, précis, visuel, qui évoque un Mr Bean contemporain. «Je fais l’andouille dans la vraie vie, et c’est vrai que mes proches et mes copains m’ont déjà comparé à l’humoriste anglais», reconnaît-il. Il ne lui restait plus qu’à révéler cette face cachée au monde pour un franc bon moment de partage, de rigolade et de pédagogie, car oui, comme dans toutes ses émissions, on apprend des choses quand on va voir Lucas Thorens sur scène, comme par exemple envoyer un jingle, parler à un ingénieur du son, et même la fameuse «danse du studio».
L’école du micro… de métal!
Il faut dire… qu’il y a de quoi dire! Son spectacle s’ancre dans vingt ans de radio et les anecdotes s’enchaînent avec une bonne dose d’absurde et de recul.
Mais au-delà de l’humour, Lucas Thorens explore surtout les paradoxes du métier: parler à des milliers de personnes sans jamais les voir, créer une relation intime avec des inconnus, affronter la solitude du studio, et l’ennui parfois... «Tu parles à plein de gens, mais tu ne sais pas à qui», résume-t-il. Comme à la radio, la musique a son importance dans le spectacle, avec un avertissement si vous êtes intolérant à George Michael. Rien à voir avec les goûts de l’intéressé, qui là aussi, surprennent encore. Ce petit bonhomme tout jovial, curieux et parfois maladroit, carbure aux sonorités excessives, puissantes et sombres: doom, stoner, métal, une musique qui gronde, qui enveloppe, qui rassure presque. «Ça calme les angoisses », confie-t-il dans un sourire. Car Lucas Thorens est de ceux qui doutent, qui cogitent en permanence, et qui avancent malgré l’incertitude, ou peut-être justement grâce à elle.
C’est sans doute là que tout se rejoint. La radio, la scène, les jeux, la musique: autant de terrains d’exploration pour une même personnalité, un éternel curieux, incapable de se contenter d’une seule forme.
Après une série de dates à Boulimie, Lucas s’apprête à partir en tournée romande, tout en restant fidèle à la radio qu’il ne quitte jamais vraiment. Son spectacle apparaît comme un prolongement naturel de ce qu’il construit déjà ailleurs: il lui donne un corps, un visage, une présence tangible. Là où la radio suggère, la scène incarne. Et surtout, elle transforme une voix, sa voix, en rencontre directe avec le public, en échange vivant, parfois imprévisible.
«Dis, pourquoi la radio?»,Lucas Thorens, infos www.lucasthorens.ch