MUTATION • En 2025, la fréquentation des cinémas a fortement reculé avec une chute de 16% en Suisse romande. À Lausanne, multiplexes et structures indépendantes subissent cette tendance et les profondes mutations du secteur. Les salles obscures lausannoises broient-elles du noir?
Pour les grands exploitants, la baisse de fréquentation s’explique d’abord par une conjoncture particulière. «L’année 2025 a été difficile, cela ne fait aucun doute», reconnaît Stephan Herzog, directeur de l’administration chez Pathé Suisse, évoquant notamment la grève des scénaristes à Hollywood, qui a retardé plusieurs sorties majeures et laissé des périodes creuses dans les calendriers. «L’absence de grands succès populaires français s’est également fait sentir. L’année précédente avait été portée par des films comme «Un petit truc en plus» ou «Le Comte de Monte Cristo», qui avaient attiré massivement le public. En 2025, les blockbusters ont certes répondu présents - notamment «Avatar: Fire & Ash» ou encore «Zoomania 2» mais leur succès s’est concentré sur quelques moments de l’année». Les grosses sorties populaires restent donc les fondations d’une fréquentation solide, et il aura fallu attendre début 2026 pour voir pointer le bout du nez du nouveau «Marsupilami» ou du dernier Pierre Niney.
À Lausanne, les multiplexes Pathé du Flon et des Galeries ont néanmoins continué à attirer un large public grâce aux grandes productions internationales et à des événements spécifiques, notamment autour de l’animation japonaise ou de concerts filmés, garants d’une belle fréquentation. Pour ces grands complexes, même si l’offre se diversifie avec des contenus hors du septième art, l’expérience cinéma reste un atout: écrans géants, technologies immersives comme l’IMAX ou le 4DX et programmation diversifiée constituent une offre difficilement reproductible à domicile.
Le pari de l’expérience
Au-delà des aléas du calendrier des sorties, les cinémas doivent maintenant composer avec une transformation durable des pratiques culturelles. Selon l’attaché de presse et spécialiste Eric Bouzigon, les habitudes ont évolué depuis longtemps, bien avant le Covid. «La dématérialisation des formats culturels et la migration vers le tout digital étaient déjà en marche avant la pandémie, explique-t-il. Les plateformes ont renforcé cette tendance: le public ressent moins le besoin d’aller régulièrement au cinéma, puisqu’il peut consommer les contenus à domicile, même si les salles restent bien vivantes».
Un contexte complexe, qui amène les distributeurs à miser davantage sur les événements spéciaux comme les rencontres avec les équipes de films et les avant-premières afin de redonner aux séances une dimension unique. Les cinémas indépendants se distinguent précisément par cette approche. Au CityClub de La vision de la Cinémathèque Pully, la fréquentation a suivi la tendance romande en 2025, même si la exploite la plus grande salle de la salle peut compter sur un public fidèle, et reste confiante pour l’avenir, avec notamment une fréquentation en hausse sur les premiers mois de l’année 2026. «Le cinéma doit aujourd’hui être plus qu’un simple écran», explique Sara Mayenfisch, membre de l’équipe.
L’historique salle pulliérane cherche à ancrer plus que jamais la force de l’expérience collective du cinéma: concerts, rencontres avec des cinéastes, tables rondes ou événements thématiques viennent compléter les projections, pour faire de ce cinéma de quartier un lieu de vie, de rencontres et d’échanges. Le CityClub multiplie également les initiatives pour élargir son public: séances pour enfants dès deux ans, projections seniors ou programmation internationale très diversifiée pour toucher les nombreuses communautés culturelles de l’agglomération lausannoise. Les petites salles doivent toutefois composer avec la concurrence des grands complexes. «À Lausanne, c’est un peu l’épicier du coin face à un énorme centre commercial», résume Gysèle Giannuzzi, du Cinématographe.
Ouvert il y a deux ans, ce cinéma indépendant fait figure d’exception: sa fréquentation progresse, portée par un public fidèle et une programmation très soignée. L’équipe de la petite salle située au Casino de Montbenon multiplie elle aussi les idées pour se différencier: avant-premières avec les cinéastes, séances spéciales suivies de discussions, mais aussi événements plus insolites comme des projections où l’on peut venir accompagné de son chien, des soirées karaoké, ainsi que des séances où le public peut venir tricoter ou coudre. Cette créativité vise là aussi à faire de la salle de cinéma un espace convivial et accessible, avec des tarifs flexibles et même un billet «suspendu» pour permettre à chacun de venir.
La vision de la Cinémathèque
À la Cinémathèque suisse, qui exploite la plus grande salle de la ville, le légendaire Capitole, la situation apparaît encore différente. Pour son directeur fraîchement arrivé, Vinzenz Hediger, la fréquentation des salles patrimoniales ne suit pas forcément les mêmes tendances que celle du cinéma commercial. L’institution observe même une hausse de son public. Ce succès repose en partie sur une programmation exigeante et sur la dimension culturelle de l’institution. « On y vient parce qu’on fait confiance aux choix de programmation », explique-t-il. Avant d’oser une comparaison : « La différence entre regarder un DVD et aller au cinéma est la même qu’entre écouter un CD et aller au concert. » Bonne nouvelle enfin : les premiers mois de 2026 montrent déjà des signes de reprise grâce à l’arrivée de nouvelles productions françaises et américaines.