GROGNE • Après Central Malley, d’autres locataires de la fameuse gérance se plaignent de l’état général de leurs biens et du profond manque de communication avec leur bailleur. À la halle de Sébeillon, plusieurs ont consigné leurs loyers.
En juin dernier, un article concernant les nouvelles tours du quartier de Central Malley a poussé de nombreux lecteurs à nous contacter. Eux aussi se sont sentis concernés par les problématiques soulevées par les locataires de Malley. Et eux aussi, occupent des locaux gérés par CFF Immobilier.
C’est notamment le cas des occupants de la halle de Sébeillon. Inaugurées en 1927, les halles constituaient l’ancienne gare de marchandise de la Société industrielle de Sébeillon-Lausanne. En 2018, avec le départ de la dernière entreprise Camion Transport SA, l’endroit se défait totalement de sa vocation industrielle et laisse la place à l’accueil d’entreprises et d’associations de tous horizons.
Fissures et champignons
Initialement voué à être détruit, selon plusieurs sources, le classement du site au patrimoine architectural vaudois en note 2 en 2022, rend ce projet impossible et réduit aujourd’hui les possibilités de rénovations et modifications. La halle en aurait pourtant besoin. Chutes de pierre, infiltrations, dégâts d’humidité, températures glaciales en hiver, eau chaude absente: l’âge du bâtiment se fait de plus en plus sentir et les locataires, qui ont tous désiré l’anonymat mais dont le récit est similaire, en subissent les conséquences depuis leur emménagement en 2020. «En prenant possession des locaux, nous avons eu beaucoup de petits problèmes, se souvient le locataire d’une des salles de la halle. Il y avait trop d’humidité et pas de chauffage. Les plans n’étaient pas justes. Le sol n’était pas droit. Et les CFF n’ont rien pu faire, ils ont même empiré les choses avec leurs travaux. Ensuite, ils ont voulu nous faire payer, mais nous avons réussi à négocier à notre avantage». Son voisin, forcé d’effectuer des réparations à ses frais, confirme: «Au début, ils étaient conciliants et m’ont dit qu’ils allaient tout arranger. Ils sont venus réparer les fissures avec du scotch. Et quand ils se sont rendu compte que ça ne marcherait pas et que les rénovations reviendraient trop cher, ils ont essayé de nous mettre dehors. Là, ils ont perdu devant la justice». Un troisième locataire appuie ses voisins: «Nous avons ouvert en 2020. Et la mise en route a été très laborieuse, même si au début, la gérante était plutôt sympa et proactive. Mais à partir de la deuxième année, nous avons été très mal reçus. La nouvelle gérante n’en avait rien à foutre. Jusqu’à ce que nous menacions de consigner nos loyers et que tous les problèmes de drogues sortent dans les journaux». Pour empêcher que les scènes de drogue ou de prostitution ne s’installent durablement, des patrouilles ont été mises en place.
Contactés, les CFF reconnaissent que de menus travaux sont parfois nécessaires: «Actuellement, on peut dire que le bâtiment est fonctionnel et qu’il nécessite périodiquement des travaux d’entretien, lesquels nécessitent bien souvent une autorisation spéciale, vu le caractère patrimonial du site. Une rénovation sera réalisée à moyen ou long terme et sera intégrée dans le cadre du projet. Comme sur leurs autres sites, les CFF sont bien sûr en contact régulier avec leurs locataires à ce sujet».
Des procédures sans fin
Pour les locataires, le «contact régulier» est loin d’être suffisant. Les personnes de contact ne font souvent que passer avant de disparaître à nouveau. «Tout a été saucissonné entre le gérant, le concierge, la technique, et c’est tellement opaque. Ils ne répondent pas parce qu’ils ne savent pas quoi répondre. Kafka et Orwell n’auraient pas pu prédire ça, ironise l’un d’entre eux. Ils n’ont souvent pas assumé leur rôle, ce n’était jamais leur faute, ils n’y pouvaient rien. C’est clairement de la mauvaise foi». Une communication d’autant plus difficile que, similairement au quartier de Malley, tout doit passer via le même système de tickets. «Cela fait quatre ans que je fais des tickets concernant un problème précis, et ces tickets sont systématiquement fermés, sans que rien ne soit réglé. On ne sait pas à qui s’adresser, et ils n’ont pas l’air de communiquer entre eux».
Aujourd’hui, un certain nombre des locataires de la halle ont consigné leurs loyers et sont sous le joug d’une procédure d’expulsion. «Ils s’en fichent de l’argent, ou même de la rationalité. Ils dépensent des frais judiciaires sans compter. Ce qu’ils veulent, c’est vous épuiser financièrement à cause des frais de justice. Je leur ai même proposé de négocier, ils n’ont pas voulu parler avec moi».
Bientôt un lieu durable?
Pour certains, les relations avec les CFF se sont stabilisées, même s’ils reconnaissent leur fragilité. «On a retrouvé un semblant de communication mais franchement, ça tient à peu de choses. Ça tient à une nouvelle gérante qui a envie de bien faire, jusqu’à ce que sa hiérarchie lui dise qu’elle nous donne trop de temps», spécule un des locataires.
Pour tous les occupants de la halle de Sébeillon, le bail devrait s’arrêter en 2030. Et après? Les CFF promettent un lieu durable et sans voiture, entouré d’un parc de 5000 m2 largement arborisé. «La halle de Sébeillon, bâtiment phare du site, sera valorisée grâce à des activités qui doivent encore être déterminées et qui seront ouvertes au grand public. La halle étant un bâtiment classé et protégé, elle ne pourra pas être transformée. Les futures activités devront aussi prendre en compte le fait qu’elle ne sera pas chauffée». Le grand public devra donc prévoir sa petite laine.
«CFF Immobilier a une stratégie assez agressive»
Si les locataires de la halle de Sébeillon, dont certains sont membres à l’ASLOCA, se sentent bien seuls, cela peut s’expliquer par la stratégie commerciale de l’ancienne régie fédérale. Une stratégie qu’elle applique dans la petite centaine de ses propriétés foncières à travers la Suisse, et que connaît bien l’association des locataires. «On sait que CFF Immobilier a une stratégie assez agressive de valorisation de ses actifs fonciers, explique Benoît Gaillard, membre du comité de l’ASLOCA. Les CFF ne sont pas particulièrement connus pour pratiquer des loyers qui sont d’emblée conformes à la loi. Comme beaucoup d’acteurs privés du marché, ils fixent des loyers élevés là où ils pensent que des gens vont les prendre sans les contester. Et face aux locataires, ils ne sont pas connus non plus pour être cléments ou particulièrement efficaces pour répondre aux demandes, même justifiées».