POLÉMIQUE • Un lanceur d’alerte et psychologue lausannois accuse la DGEJ de «procéder trop souvent à des placements abusifs et hâtifs d’enfants loin de leurs parents». Face à ces virulentes critiques, l’institution relativise.
À la DGEJ, une lettre peut en cacher une autre… La Direction générale de l’enfance et de la jeunesse placerait-elle «trop d’enfants trop hâtivement et trop arbitrairement trop loin de leurs parents»? C’est en tout cas le constat dressé par le psychologue FSP et sexologue Mehrez Mabrouk. Le spécialiste, connu du grand public pour ses prises de position et ses interventions médiatiques, affirme avoir été confronté à cette problématique à de nombreuses reprises au cours de sa carrière.
Il affirme avoir accompagné une trentaine de parents concernés par des placements d’enfants qu’ils estimaient injustifiés ou disproportionnés. Cinq de ces situations seraient encore actuellement suivies dans son cabinet. Fin 2025, le Lausannois de 63 ans s’est fendu d’une «lettre ouverte» à la Justice de Paix, à une dizaine d’avocats ainsi qu’à nos confrères de Vigousse, du Temps, de 24 heures et de la RTS. La missive était passée inaperçue, contrairement à la lettre récente, mettant sous pression les avocats, et usurpant l’identité de Manon Schick, la directrice de la DGEJ. Mehrez Mabrouk nous l’a donc transmise. Objectif avoué? Alerter sur ce que le sexagénaire qualifie de «nouvelle affaire des enfants placés en Suisse». Beaucoup verront une certaine outrance dans cette appellation, renvoyant à un passé historique sombre. Mais le profil de Mehrez Mabrouk pourrait plaider en sa faveur. En 1997, le psychologue, alors étudiant à l’Unil, s’était illustré comme «lanceur d’alerte». À l’époque, fort d’expériences dans 53 EMS romands, le trentenaire révélait dans son travail de diplôme les maltraitances dont y étaient victimes nombre de personnes âgées. 24 heures s’en était fait l’écho et Le Matin avait publié la «liste Mabrouk» des «EMS de la honte». Suite à cela, le psychologue avait été «blacklisté» dans le milieu de la gériatrie où il souhaitait travailler, attaqué en justice, mais mis hors de cause.
«David contre Goliath»
Le psychologue a fait l’objet d’une nouvelle plainte pour diffamation et injure, déposée par l’avocat de la partie adverse, en lien avec un cas particulier relaté en détails dans sa lettre ouverte. Le 3 mars, cela s’est soldé par une ordonnance de non-entrée en matière. Mehrez Mabrouk, lui, a déposé une contre-plainte en diffamation. Voici un extrait de son courrier, qui en résume l’essence: «Les parcours du combattant à la David contre Goliath des parents, séparés de leurs enfants sont marqués par beaucoup de souffrances (...) Ces personnes, majoritairement d’origine étrangère et socioéconomiquement précaires, sont affaiblies par une DGEJ, instrumentalisant la justice et ayant montré des signes de dysfonctionnements à plusieurs reprises (…) Les moyens mis en place par l’Etat pour protéger ces enfants victimes, au lieu d’atténuer les souffrances des concernés, en deviennent la cause. Des enfants placés se retrouvent victimes de maltraitances et d’abus (...) Ces agissements sont souvent reproduits par quelques fonctionnaires, pas bien armés pour gérer de telles situations, et se prenant, pour des parents, plus que les parents. Dans d’autres cas, ils sont motivés par des considérations idéologiques diabolisant les hommes et excluant les pères de la vie de leurs enfants.»
Nous avons transmis cette lettre à une ancienne employée de la DGEJ, critique vis-à-vis de son ancien employeur. Elle connaît Mehrez Mabrouk, qui avait suivi avec «beaucoup d’humanité» certains des mineurs dont elle avait la charge en son temps.
La professionnelle estime pourtant qu’il est «impossible de l’extérieur de savoir si un placement est véritablement justifié ou abusif, comme cela arrive effectivement parfois, et donc plus encore de poser un diagnostic global démontrable sur la totalité des placements». En 2025, la DGEJ a suivi 8937 situations d’enfants et de familles et 13% ont conduit à un placement.
Il tempère mais enfonce le clou
Mehrez Mabrouk concède que «la DGEJ joue un rôle essentiel dans la protection des mineurs et que ses employés ainsi que leur directrice prennent, en grande majorité, leur travail à cœur». Mais il enfonce aussi le clou: «La DGEJ est probablement infiltrée par des personnes malveillantes, qui par leurs actions dans beaucoup de situations ont fragilisé et brisé les liens entre parents et enfants de manière délibérée. Ces jeunes s’affranchissent de l’autorité parentale à travers les actions de ces personnes jusqu’à entrer parfois dans un circuit de prostitution et autres trafics. C’est un tabou qu’il faut briser!»
Le psychologue estime aussi que «le faux courrier attribué à Madame Schick victimise la DGEJ et détourne l’attention des gens du vrai problème». Reste à voir si le sien réorientera le débat, comme il l’espère.
*prénom d’emprunt
La DGEJ défend son action et déplore des «perceptions partielles»
Nous avons sollicité une réaction de la DGEJ à la lettre ouverte de Mehrez Mabrouk. Le service cantonal de protection de l’enfance nous a répondu par écrit. Sa porte-parole Elodie Masson précise en préambule que «la DGEJ est un service fortement exposé aux critiques». Et elle estime que «celles-ci reposent le plus souvent sur des perceptions partielles qui ne permettent pas d’appréhender toute la complexité, la diversité et la gravité des situations suivies.» Le service souligne que «le placement hors du milieu familial constitue une mesure de dernier recours, parfois prise en urgence, lorsqu’aucune autre solution ne permet de garantir la sécurité ou le bon développement de l’enfant, tout en permettant un travail avec ses parents» et qu’ il «est en principe temporaire et fait l’objet d’évaluations régulières». Madame Masson rappelle aussi que «l’action de la DGEJ s’inscrit dans un cadre légal fédéral et international strict, notamment fondé sur la Convention relative aux droits de l’enfant de l’ONU, et est guidée exclusivement par l’intérêt supérieur de l’enfant».
La porte-parole remarque que «l’action de la DGEJ peut être jugée trop comme pas assez interventionniste et susciter parfois de l’incompréhension voire de l’injustice». Mais elle relève aussi que cette action est parfois « accueillie avec soulagement, par des parents démunis face à une situation qu’ils n’arrivent plus à gérer».