ÉLECTIONS • Le premier tour des élections municipales a mis la droite en position de décrocher un deuxième siège à la Municipalité de Lausanne. Au Conseil communal, la droite et l’extrême gauche progressent. Politologue à l’UNIL, Andrea Pilotti fait le bilan d’un scrutin riche en enseignements.
Lausanne Cités: Les élections du 8 mars dernier se sont distinguées par une participation particulièrement élevée. Comment l’expliquez-vous?
Andrea Pilotti: C’est vrai que c’est assez surprenant, mais plusieurs éléments peuvent l’expliquer. D'abord l'effet cumulatif de différentes élections car il est assez rare d'avoir le même dimanche des votations fédérales, une complémentaire au Conseil d’État et des élections communales. Et puis, il y a le fait que les votations fédérales ont abordé des thèmes extrêmement clivants, comme l’initiative sur la SSR qui a eu pour effet de mobiliser un électorat qui d'habitude s'abstient. Ensuite, le contexte très tendu et polarisé dans le canton de Vaud, avec en plus des candidats au Conseil d’Etat très différents, a certainement joué un rôle. Enfin, au niveau des communes, le PLR est en phase ascendante dans les villes avec une dynamique qui a mobilisé davantage l'électorat libéral, y compris à Lausanne.
A la Municipalité de Lausanne justement, le premier tour s’est traduit par un ballotage général, avec des résultats très resserrés entre les candidats. A quoi est-ce dû selon vous?
Le bulletin unique a eu pour effet de réduire l’écart entre tous les candidats, notamment entre ceux de gauche et ceux du PLR. En outre, avoir sur la même liste tous les noms favorise une certaine personnalisation et donne une meilleure visibilité aux candidats autres que ceux de la majorité de gauche.
Tous les candidats de la majorité de gauche ont perdu 4 à 5%, alors que ceux de l’UDC et du PLR ont nettement augmenté leurs scores par rapport aux dernières élections communales…
Après 20 ans d'une majorité écrasante de gauche, il y a évidemment une certaine fatigue d’une partie de l'électorat. Si à Lausanne, les forces de gauche comptent sur un électorat partisan qui se mobilise très facilement, il existe un autre électorat d’opinion, plus volatile, qui s'est mobilisé à cette occasion sur les enjeux sécuritaires et de mobilité privée pour exprimer son mécontentement. Le PLR a été habile parce qu'il a su canaliser et capitaliser sur ce mécontentement.
Le PLR a donc réussi son pari?
Plutôt oui, et le fait qu'il propose trois candidats au second tour montre qu'il est en confiance et espère continuer à mobiliser. Il a su profiter de la fenêtre d'opportunité qui s'est ouverte et qu'il a pu conserver au fil des mois, avec des propos forts et parfois polémiques qui ont permis de focaliser l'attention sur les sujets comme la sécurité et la mobilité. Ce faisant, il a su non seulement donner un élan à son propre électorat, mais aussi apparemment mobiliser ceux qui jusqu'à présent se disaient: «à quoi bon aller voter?». L’UDC fait de son côté un score au-delà de sa force habituelle dans la ville, ce qui montre bien que les deux partis de droite ont su capter un besoin exprimé par une partie non négligeable de la population.
Cela suffit-il à expliquer le recul de la majorité de gauche sortante?
Il y a certainement aussi le fait qu’elle a été peut-être trop sûre d'elle, comme d’ailleurs l’avait fait la majorité de gauche du précédent Conseil d’État vaudois en 2022, en pensant que capitaliser sur ses réalisations allait suffire. Pour le deuxième tour, elle ne devra pas se contenter de miser sur son bilan, et aller davantage sur le terrain.
En quoi capitaliser sur son bilan a-t-il été insuffisant?
La gauche a évolué au fil des décennies. Elle incarne désormais une gauche urbaine très engagée sur les questions sociétales, que les Verts ont d’ailleurs thématisées de manière très militante. Or aujourd'hui, émergent des questions sociales, renvoyant à ce qu'on appelle en sciences politiques des valeurs matérialistes, liées au pouvoir d'achat, à l'emploi, au coût de la vie, à des biens primaires, comme manger et se loger, devenues encore plus importantes depuis la crise du Covid. Les socialistes l'ont déjà en partie compris, on l'a vu par exemple aux élections fédérales de 2023, et donc ils tiennent mieux. A l’inverse, les Verts perdent du terrain… Pour se refaire, ces partis vont devoir aller parler davantage aux classes populaires qui ont été trop largement délaissées par la gauche urbaine et qui ont des priorités souvent différentes de celles de l'agenda des Verts, sans toutefois qu’elles soient à priori contre les valeurs écologiques…
Tout de même n’y a-t-il pas une certaine usure du pouvoir?
Évidemment, avec sa majorité écrasante, la gauche est devenue une force gestionnaire, avec à la clé une certaine fatigue au fil des années, à la fois des élus mais aussi d’une partie de l’électorat. C’est d’ailleurs cette usure et un certain entre-soi qui pourraient expliquer que la Municipalité n'a pas su saisir tous les signaux qui émergeaient peu à peu.
L’autre grande nouveauté est le succès de la gauche radicale au Conseil communal…
Ce succès se fait au détriment des Verts en premier lieu. Et à mon sens, il doit beaucoup à ses prises de position très mobilisatrices, comme les protestations de rue lors de la grève de la fonction publique ou pour la Palestine… En outre, l'extrême gauche a su développer un discours très critique contre la gauche institutionnelle: sa capacité à nommer les choses et à adopter une attitude parfois très frontale contre elle a été payante.
Quel que soit le second tour, la gauche restera très largement majoritaire, à la Municipalité ou au Conseil communal. Tout change-t-il pour que rien ne change?
Le rééquilibrage des forces au Conseil communal est de 60 pour la gauche contre 40 pour la droite. Dans une ville comme Lausanne, cela reste un signal à ne pas sous-estimer et qui montre que les questions sécuritaires et de gestion de la mobilité, jugées acquises par la gauche au pouvoir, ne le sont pas en réalité. Il y a des mouvements «souterrains», pas forcément visibles, qui travaillent le corps social et auxquels il faut donc prêter attention car ils peuvent prendre de l’ampleur.
Cela veut donc dire que la Municipalité ne pourra plus gouverner comme elle le faisait?
Oui, surtout en raison de la combinaison de deux éléments au Conseil communal. D’une part, le renforcement de l’opposition de droite. D’autre part, il y a une recomposition à l'intérieur même de la gauche, les Verts étant désormais dépassés par une gauche radicale très revendicatrice et sans concession qui va «challenger» la gauche institutionnalisée, et ce encore plus si le POP venait à ne pas obtenir d'élu à la Municipalité. Ces éléments peuvent ainsi amener des changements et remettre en question la gestion du pouvoir.
Avec quel résultat?
Cela devrait amener la prochaine Municipalité à davantage faire des compromis surtout au Conseil communal, où auparavant, socialistes et Verts avaient une majorité absolue à eux seuls. Et ces compromis devront désormais être consentis non plus entre deux, mais trois forces politiques. Au final, ce n'est pas forcément mauvais pour le caractère démocratique du débat car le législatif contrôlera mieux l'exécutif et puisqu’on s'éloignera de l'effet «chambre d'enregistrement» que l’on a pu parfois connaître.