EVENEMENT • Les deux premières étapes de la «Grande Boucle» féminine passeront par Lausanne début août. Nous les avons parcourues avec des passionnées afin de comprendre l’engouement actuel que suscite le cyclisme auprès des Vaudoises.
«Elles vont faire une petite balade!» explique une maman à son fiston, interloqué au départ du Boulevard de Grancy d’un peloton très majoritairement féminin d’une trentaine de cyclistes... Nous sommes le 11 juillet, c’est la canicule et il s’agit en réalité d’une reconnaissance de la première étape du 5e Tour de France féminin, qui s’élancera de Lausanne le 1er août pour y revenir 138 km et 1700 m de dénivelé plus tard, après être passé par Echallens, Yverdon, Payerne, Moudon et le Lavaux.
Cette sortie est organisée par l’association vaudoise Reaching Summits, qui promeut le leadership féminin via le sport d’endurance.
«On compte moins de 10% de femmes sur de grosses courses cyclosportives. Les choses évoluent, mais il reste des barrières mentales à lever», constate l’organisatrice Justine le Cam. En 2024, cette Vaudoise de 34 ans bouclait l’intégralité du Tour masculin, un jour avant les pros, avec l’association «Donnons des elles au vélo»!
Nous nous sommes mis dans sa roue pour comprendre l’engouement grandissant que le cyclisme rencontre auprès des Vaudoises ces trois dernières années. Lillie Rumpf, guide vélo et figure du cyclisme romand, l’attribue en partie à «une envie de plein air née de la crise sanitaire du covid».
«C’est à cette époque que je me suis mise au vélo», confirme Justine Le Cam, tandis que défilent les magnifiques paysages. Il y a aussi le fait que le cyclisme est devenu «branché» et «globalisé» suite aux victoires américaines puis anglo-saxonnes enregistrées sur le Tour fin 90 et début 2000. Puis le renouveau féministe a éclaboussé la discipline. Résultat: les barrières mentales se fissurent et davantage de femmes s’y mettent sans complexes. Les plus compétitives surpassent même la plupart des hommes.
Compliments condescendants
«‘’Tu roules bien!’’, sous-entendu ‘’pour une femme’’, me lancent souvent des cyclistes tout en me dépassant», remarque amusée Justine Le Cam, qui ne compte plus les «conseils non sollicités» que lui dispensent ses messieurs… En 2026, les «Women Ride Only» pullulent dans toute la Suisse romande. Ces sorties réservées aux femmes visent à les faire progresser en roulant sans pression ni regards masculins exagérément compétitifs ou jugeants.
«Elles sont en plein boom! Ces clubs informels, plutôt orientés plaisir que ‘‘compèt’’ se constituent souvent autour de groupes WhatsApp, et certains comptent 200 membres! Notons que la moitié des nouveaux cyclistes sont des femmes», résume Lillie Rumpf. Quelques jours auparavant, sur le parcours de l’étape 2, Katia Chianelli, qui a fondé les «Morges Bike Ladies» en 2021 nous expliquait: «À l’époque, je débutais et cherchais à rouler dans des pelotons de mon niveau. Il y en avait alors assez peu. Et grâce au programme de promotion du cyclisme féminin #fastandfemale de Swiss Cycling, j’ai décidé de lancer le nôtre!»
Pas de hasard
Cette assistante de direction morgienne de 48 ans aligne 6000 km par année. Son groupe organise une sortie officielle mensuelle mais quantités d’officieuses s’improvisent entre sa centaine de membres.
Ce boom féminin n’est pas le fruit du hasard. Dès son arrivée aux manettes en 2017, David Lappartient, président de l’UCI d’Aigle avait mis le paquet sur le cyclisme féminin, notamment en structurant un World Tour. Et cette politique ruisselle désormais jusqu’à la base. Et la base, c’est aussi Christine Muller, montée en selle voici six ans. Cette préretraitée de 62 ans d’Unisanté Lausanne, au coup de pédale très sûr, apprécie ces «sorties organisées dans le respect des possibilités de chacune et générant beaucoup de tolérance et des rires».
Ici, on ne se tire pas la bourre comme dans nombres de pelotons masculins, mais on s’adapte au rythme des moins rapides. Christine y a «beaucoup gagné en termes de santé». Et nous revoilà haletant dans une montée du côté de Moudon derrière Lotte Doornweerd.
Cette Lausannoise de 31 ans est enseignante. Elle s’est mise au cyclisme il y a un an avec son compagnon, mécano vélo de formation. Elle aime «repousser ses limites» mais aussi «chercher l’aventure et les beaux paysages en selle près de chez soi». Elle aussi constate souvent que «nombre d’hommes ont de la peine à se faire dépasser par une femme» et a même envisagé de consacrer un blog à cet amusant machisme ordinaire. Et puis il y a aussi Béatriz Silva, architecte de 28 ans qui appelle affectueusement son vélo «Alice», car «toute cycliste sérieuse devrait donner un prénom à son vélo», ou Ekaterina Svikhnushina, technical cooperation manager de 32 ans, qui arbore en guise de boucles d’oreille un maillon de chaine de vélo, «qui peut parfaitement être utilisé pour réparer une rupture de chaine».
Ce ne sont certes pas de «forçats de la route», mais des cyclistes, des vraies oui! Et aucun doute possible: ce sont aussi et surtout des passionnées! Et à l’heure de quitter ces petits pelotons, les mollets gorgés d’acide lactique, cette question quasi métaphysique s’impose donc dans notre esprit: «Et si le XXIe siècle cycliste s’avérait être plutôt féminin?»