À l’école, la peur fait aussi sa rentrée!

Rédigé par
Laurent Grabet
Société

VIOLENCE • Dans le canton de Vaud, près de deux élèves par classe sont confrontés au harcèlement scolaire. Un phénomène en constante progression, selon l’association «Via», qui tire la sonnette d’alarme. Explications et témoignages.

La rentrée des classes a eu lieu lundi dernier, mais pour une importante minorité d’élèves, elle s’est faite la boule au ventre. Pourquoi? Parce que ces derniers subissent du harcèlement scolaire. La Suisse était le cinquième pays européen le plus concerné par ce problème thématique en 2025.
«Aujourd’hui, plus de 10% des élèves y sont harcelés, soit environ deux élèves par classe. Et cela ne va pas en s’améliorant», déplore Anne Jeger. La psychologue est vice-directrice de «Via». 
Violences systémiques
Née en 2020 à l’initiative de deux étudiants en psychologie de l’UNIL, cette association lutte contre le harcèlement scolaire, un terme qui désigne des violences systémiques, répétées et chroniques, souvent fondées sur des rapports de domination. «Qu’elle soit consciente ou non, l’intention du harceleur est d’isoler l’enfant ciblé. C’est le plus souvent un phénomène de groupe», relève Anne Jeger. 
Les violences sont souvent verbales, avec des insultes ou des dévalorisations. Elles peuvent aussi être physiques. «L’exclusion via la rumeur et le cyberharcèlement sont de plus en plus courants, comme le harcèlement sexuel. Le harcèlement relève d’une dynamique complexe non manichéenne. Il arrive, par exemple, qu’un harceleur ait lui-même été harcelé et ne fasse que reproduire la souffrance subie», précise Anne Jeger. 
La généralisation des écrans aggrave le phénomène. Avec eux, le harcèlement commence à l’école, mais se poursuit sans trêve jusqu’à la maison, sur les réseaux sociaux. Cela va parfois jusqu’aux menaces de mort et peut conduire la victime à une tentative de suicide. «Via» propose des ateliers de sensibilisation et de soutien et va à la rencontre des parents et des professionnels de l’éducation. «On se retrouve parfois face à des jeunes qui réalisent, lors des échanges, qu’ils sont de potentiels harceleurs ou victimes. Les réseaux sociaux banalisent la violence en montrant des vidéos de scènes de tabassage comme si elles étaient amusantes», déplore la psychologue de «Via». L’enfant harceleur a souvent une estime de soi fragile et ressent le besoin de prendre l’ascendant sur l’autre pour se rassurer. Il éprouve généralement de la jalousie envers sa victime. «Ces enfants souffrent parfois de violences et/ou de négligences intrafamiliales. Le harceleur a besoin d’un public. Harceleur, victime et témoins s’inscrivent dans une relation triangulaire où le rire et le secret, sont des leviers puissants, encourageant à poursuivre les abus. À posteriori, les harceleurs se demandent souvent pourquoi on ne les a pas arrêtés plus tôt. Certains souffrent d’addiction ou de dépression une fois adultes».
Absentéisme, décrochage, automutilation
La victime est très souvent ciblée car perçue comme différente. Elle traverse d’abord une phase de stupéfaction, puis tente de se défendre, souvent sans succès. Face à la répétition des attaques, elle peut perdre confiance en elle et se réfugier dans la fuite et le repli. 
«À la maison, l’enfant peut s’éteindre, devenir sombre ou agressif avec ses frères et sœurs. Il peut présenter des manifestations psychosomatiques, comme des maux de ventre ou de l’eczéma. On observe aussi de l’absentéisme, du décrochage scolaire, voire l’apparition d’une phobie scolaire ou d’automutilations», souligne Anne Jeger. Que dire des témoins? Il y a ceux qui regardent mais ne font rien, par peur des représailles ou par impuissance. Pour eux, la situation peut être très déstabilisante et douloureuse. Il y a ceux qui participent au harcèlement. «Parfois, ils réalisent bien plus tard le mal qu’ils ont causé et peuvent en nourrir de la culpabilité, explique Anne Jeger. Enfin, il y a ceux qui ont le courage d’agir pour s’opposer. L’idéal est qu’ils se regroupent et préviennent un adulte.»
Le Canton de Vaud prend le problème au sérieux et prône la «méthode de la préoccupation partagée», qui permet à un médiateur de rencontrer l’enfant cible et à un autre de rencontrer les harceleurs. Cette «approche indirecte et non blâmante» peut parfois fonctionner. «Toutefois, à partir de 10-12 ans, elle est souvent moins efficace. Les ados la connaissent: la situation se calme quelques jours, puis reprend, la victime étant alors stigmatisée comme délateur», conclut Anne Jeger. 

Deux victimes racontent l’après-harcèlement

Catarina a 24 ans. À 11 ans, pendant toute une année, elle a été harcelée par ses «camarades». «Ça a commencé par trois copines. Peu à peu, elles ont monté toute la classe contre moi.» Celle qui s’apprête à devenir enseignante se souvient des moqueries récurrentes sur ses habits, son physique ou son appareil dentaire, des surnoms dégradants, de l’isolement de plus en plus grand, et de ses parents et professeures qui ne mesuraient pas la gravité de la situation. Ses harceleurs étaient allé jusqu’à créer un groupe Facebook sur lequel ils s’acharnaient sur elle! 
L’année suivante, Catarina change de classe et aucun de ses harceleurs ne s’y trouvant, elle peut repartir à zéro. Mais sa psyché est marquée au fer rouge. «Je n’avais aucune confiance. Sentir l’attention sur moi m’était insupportable. J’avais plein de complexes. Le moindre rire me rendait parano.  Je croyais devoir jouer un rôle pour être acceptée…» À force d’introspection, vers 18 ans, la jeune femme tourne la page. Aujourd’hui, elle témoigne pour l’association Via, «pour que les harceleurs réalisent l’ampleur du mal qu’ils font». Elle est déterminée à être vigilante et intransigeante sur la question une fois qu’elle sera face à ses classes.
Amelina a été harcelée deux ans. À l’époque, l’ado n’en avait que dix. «Cela a commencé par de petites brimades et des vols, avant de dégénérer en humiliations, violences physiques et isolement complet», résume son père Gilen Martinez. Lequel déplore s’être heurté «à une minimisation constante des faits, qualifiés de simples "querelles d’enfants” de la part des enseignants, de la doyenne et de la direction de l’école en question». Avec le temps, sa fille s’effondre psychologiquement, se replie sur elle-même y compris physiquement, refuse d’aller à l’école et développe une profonde anxiété. 
Finalement, ses parents choisissent de déménager pour pouvoir la scolariser loin de ses bourreaux. Fort de son expérience, Gilen Martinez estime que «les parents des harceleurs refusent généralement de reconnaître les faits, rendant toute résolution très difficile».  Selon  lui, les établissements scolaires disposent de moyens d’action mais hésitent à les utiliser. «Dans le nouvel établissement de ma fille, le directeur garde sa porte toujours ouverte et ne laisse rien passer. Résultat: l’ambiance entre les enfants reste saine», conclut le père d’Amelina.

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