PSYCHÉ • Longtemps associés à la contre-culture et aux drogues récréatives, les psychédéliques font leur retour dans les cabinets de psychiatrie. Certains patients souffrant de dépression, d’anxiété ou de traumatismes résistants aux traitements conventionnels peuvent, sous conditions strictes, bénéficier de psychothérapies assistées par la psilocybine, le LSD ou la MDMA. Un psychiatre et une psychologue lausannois, Fabio Villa et Magdalena Burba, racontent cette révolution thérapeutique, tandis que quatre patients nous ouvrent les portes de leurs «voyages».
Un torrent d’obscurité. Le sentiment de ramper, de voler, de devenir végétal puis insecte. Lors de sa deuxième séance sous psilocybine, Amir traverse un véritable «bad trip». Il se sent confronté à la mort et à l’absurdité de l’existence. «Tout ce à quoi je croyais me paraissait vide de sens». Puis quelque chose bascule. Il se met à prier, la peur recule et il se voit bébé dans son berceau, entouré de ses proches transformés en constellations de couleurs. «Je baignais dans un amour absolu». Difficile d’imaginer une scène plus éloignée d’un rendez-vous classique chez le psychiatre. Amir suit pourtant un traitement médical dans un cabinet au cœur de Lausanne.
De la drogue interdite au médicament révolutionnaire
La psychothérapie assistée par les psychédéliques, ou PAP, n’est pas nouvelle. Son histoire contemporaine remonte à 1943, lorsque le chimiste suisse Albert Hofmann découvre les propriétés psychédéliques du LSD. Dès les années 1950, des psychiatres étudient ces substances contre l’alcoolodépendance ou l’anxiété. Mais dans les années 1970, leur association à la contre-culture entraîne leur interdiction et interrompt presque totalement la recherche. Celle-ci renaîtra dans les années 2000.
«Ces médecines existent depuis des millénaires. Ce qui était autrefois rituel est devenu une thérapie médico-psychologique», rappelle le psychiatre Fabio Villa. Aujourd’hui, les recherches portent notamment sur la dépression résistante, le stress post-traumatique, l’anxiété, certaines addictions ou l’angoisse liée à la fin de vie. La psychologue Magdalena Burba pose toutefois une limite essentielle: «Le psychédélique ne soigne pas à lui seul. La substance agit comme un catalyseur. Le traitement repose sur son association avec la psychothérapie, le cadre, la relation au thérapeute et le travail d’intégration».
Pas question, donc, d’avaler quelques champignons et d’attendre le miracle. Plusieurs consultations permettent d’évaluer les antécédents, les fragilités et les contre-indications, mais aussi de créer une relation de confiance. Le jour venu, le patient peut s’allonger, fermer les yeux, chercher la relaxation, le lâcher-prise, écouter de la musique. Le thérapeute reste présent sans diriger le voyage, qui dure plusieurs heures. Puis vient l’intégration: mettre l’expérience en mots et tenter d’en traduire les enseignements dans la vie quotidienne. Les substances peuvent différer. Psilocybine et LSD bouleversent les perceptions, les émotions et la conscience de soi. La MDMA favorise davantage un sentiment de sécurité et d’ouverture émotionnelle, susceptible d’aider à approcher certains souvenirs traumatiques.
«Il y a eu un avant et un après»
Amir avait 43 ans lorsqu’il s’est lancé. Depuis ses 19 ans, il vivait avec des tendances dépressives et des attaques de panique. Après avoir essayé antidépresseurs et différentes psychothérapies, il tente la PAP et constate, après deux expériences, un apaisement des ruminations, une reconnexion à ses émotions et un retour du sommeil. «Pour ma famille, il y a eu un avant et un après». Isabelle raconte elle aussi des années d’anxiété, d’attaques de panique, de troubles du sommeil et d’épuisement. Son premier voyage sous MDMA lui laisse un souvenir d’une simplicité désarmante: «J’ai appris à être dans mon corps». Au fil des séances, elle constate une forte diminution de son anxiété, de sa consommation de tabac et de ses compulsions alimentaires. Celle qui avait développé la phobie d’aller dormir retrouve progressivement un rapport plus apaisé au sommeil.
Pierre, lui, présente un parcours marqué par le burn-out, la dépression chronique, les insomnies et les angoisses. Contrairement aux autres témoins, ses expériences se déroulent hors du cadre médical, et donc légal, dans des cercles traditionnels utilisant champignons et ayahuasca, tandis que sa demande de PAP est en attente. Il estime avoir effectué une vingtaine de voyages depuis 2022. «Je sors plus rapidement des boucles négatives dans lesquelles je pouvais rester bloqué plusieurs jours, semaines, ou mois auparavant. Surtout, ça m’a apporté l’espoir de guérir après avoir connu les ténèbres obscures de la dépression». Que se passe-t-il durant ces mystérieuses heures? Chez Isabelle, un voyage destiné à retrouver une «sécurité intérieure» fait surgir l’image d’une immense grotte et d’une présence effrayante derrière elle. Elle comprend peu à peu que la créature ne l’agresse pas: elle la protège. Sa thérapeute l’invite à lui apporter «de la lumière et de l’amour». Isabelle y voit alors un ancien mécanisme de défense, autrefois nécessaire mais devenu encombrant. Elle l’apprivoise et la créature finit par s’endormir autour d’elle.
Pour Matthieu, 49 ans, atteint d’une maladie incurable au pronostic vital incertain, les séances ont surtout permis d’apprivoiser l’idée de mourir et, paradoxalement, de s’ancrer davantage dans la vie qui reste. Durant ses voyages, il s’est transformé en lézard, symbole de guérison, en abeille, associée pour lui à l’âme et à la paix intérieure, ou encore en jaguar, qui lui a donné le courage de regarder la maladie en face. C’est ici que ces thérapies bousculent le plus notre conception occidentale de la médecine. Les récits glissent souvent vers une dimension spirituelle: sentiment d’universalité, dissolution de l’ego, communion avec la nature, mort et renaissance. Amir se met à prier avant de ressentir une fusion avec ses proches. Isabelle parle d’une appartenance à quelque chose de plus vaste. Matthieu vit des transformations animales, et s’est vu mourir et renaître.
Chez Pierre, ce qui était jusque-là une croyance intellectuelle devient, lors de son premier voyage, une expérience physique: «Je l’ai vécu au niveau du cœur, du corps, de l’âme». Il croit même un instant être mort: «Je me suis dit: tiens, c’est ça la mort? Ça va, en fait». Avec le temps, il dit avoir appris à connecter les deux mondes, matériel et spirituel. La psychologue Magdalena Burba ne balaie pas cette dimension: «Le mot psychédélique renvoie étymologiquement à l’idée de révéler l’esprit ou l’âme». Selon elle, l’une des singularités de ces traitements est que le patient ne se contente plus de la théorie: il vit l’expérience et peut parfois «devenir son propre thérapeute». Une approche qui rappelle les traditions millénaires dans lesquelles des plantes psychoactives et des rituels de guérison étaient intimement liés.
Une révolution à petits pas
Alors, les champignons vont-ils révolutionner la psychiatrie? Fabio Villa n’hésite guère: «Je pense que c’est l’avenir de la santé mentale». Avec une nuance: pour le psychiatre, qui prépare un livre sur le sujet, les psychédéliques doivent rester des «facilitateurs d’un parcours personnel et intérieur», et ne pas être pris pour des molécules miraculeuses.
Les récits d’Amir, Isabelle, Matthieu et Pierre racontent néanmoins ce que les statistiques peinent parfois à saisir. Derrière les visions spectaculaires, la spiritualité, les animaux, les grottes et les sensations de dissolution, il y a des effets très concrets rapportés par ces patients: moins paniquer, perdre ses addictions, dormir à nouveau, ressentir ses émotions, accepter la maladie, sortir de certaines spirales dépressives et envisager autrement le temps qui reste.
Un traitement exceptionnel en Suisse
La Suisse n’a pas légalisé l’usage thérapeutique courant du LSD ou de la psilocybine, qui restent des stupéfiants interdits. L’OFSP peut délivrer une autorisation exceptionnelle pour une application médicale limitée, à la demande du médecin traitant et avec le consentement écrit du patient, lorsque les possibilités thérapeutiques disponibles ont été épuisées. Dans la pratique de Fabio Villa et de Magdalena Burba, une quinzaine d’autorisations étaient actives au moment des interviews, alors que la demande dépasse largement les places disponibles. Les deux thérapeutes mettent en garde contre l’enthousiasme parfois démesuré entourant ces substances. Une expérience peut provoquer une angoisse intense, faire ressurgir des traumatismes et exposer à une grande vulnérabilité psychologique. Enfin, certaines pathologies constituent des contre-indications. «Ce n’est pas une baguette magique», insiste Magdalena Burba.