AMÉNAGEMENT - Initialement annoncée pour 2025, la piétonnisation de la rue Centrale se fait attendre. Chez les commerçants, qui sont à ce jour sans nouvelles, les avis sont nuancés, entre adhésion et craintes. Certains aspects encore flous suscitent des réserves.
«Les services de la Ville sont venus nous présenter le projet il y a longtemps. Mais depuis, nous n’avons pas de nouvelles. J’ignorais meme que c’était encore en cours», indique Daila, employée chez Ethno Tattoo, totalement favorable à cette transformation. Seulement voilà, depuis que le projet a été présenté aux commerçants entre la fin de l’année 2024 et début 2025, c’est le silence.
«Cela n’a jamais été très clair pour moi. J’en ai entendu parler, mais personne n’est jamais venu me présenter les plans», indique pour sa part Selmani Zikrete, gérante du salon de coiffure Jean-Louis David. Elle n’est d’ailleurs pas la seule, même si le municipal en charge de la mobilité, Julien Eggenberger, précise: «Tous les commerçants entre le Grand-Pont et le Pont Bessières ont été contactés. Cinquante-six d’entre eux ont souhaité une rencontre. Le projet a donc fait l’objet d’une consultation auprès de ceux-ci».
Le test grandeur nature des marchés
En expérimentant les marchés sur la rue Centrale les mercredis et les samedis, les commerçants ont pu se faire une idée d’une rue piétonne. Même si les constats varient, l’expérience reste globalement positive pour la majorité d’un point de vue économique. «J’ai hâte que ce soit piéton, se réjouit Chloé, gérante de la boutique Sérénité. Indépendamment de ma boutique, je pense qu’il en va de la survie de l’humanité de sortir les voitures des villes. Je pense que les commerçants doivent se réinventer, et que la Ville doit aider à cela.»
«Pour nous, si la rue est piétonne c’est agréable. Les voitures qui passent ne font pas entrer la clientèle, poursuit Selmani Zikrete. Ce qui est important c’est que le parking du Rôtillon reste ouvert». Un avis partagé par beaucoup. En revanche, ces journées de marché ont mis en lumière un point sensible: les livraisons. «Nous avons constaté que l’adaptation était compliquée lors des marchés du mercredi car les livreurs ne pouvaient pas accéder», remarque Sarah Borloz, gérante de Kramer Krieg.
«Les jours de marché, il était autorisé de circuler jusqu’à 8 heures. Il est arrivé que nos livreurs se fassent arrêter et amender», abonde Emilie Zwahlen, manager de la boulangerie Le Panetier.
S’il semble évident que les commerces doivent pouvoir être livrés, c’est plutôt la question des horaires qui inquiète. «Les livraisons - mais aussi les dépannages - sont compliqués quand la rue est fermée. J’ai entendu dire qu’elles seraient regroupées uniquement le matin. Mais pour nous c’est embêtant. De manière générale, la logistique des livraisons n’est pas souple à Lausanne», indique un commerçant qui a souhaité rester anonyme. L’accès concerne aussi les employés et les clients. Le Panetier bénéficie de deux places de parc. «Est-ce que nous pourrons toujours les utiliser? Le travail commence tôt en boulangerie et il est difficile de se déplacer en transports publics», s’interroge Emilie Zwahlen.
Arnaud Carrard, gérant de Technic Hobby, déplore quant à lui le manque de places pour vélos: «Nous laissons les clients les entreposer dans le magasin, car ils n’ont nulle part où les parquer. Actuellement, les parkings manquent, et dans le projet que l’on m’a présenté, je n’en ai pas vu beaucoup. Il faudrait mieux promouvoir cela».
Des bancs, mais pour qui?
Si, malgré les incertitudes, la plupart estime qu’une rue piétonne a des avantages, la gestion de l’aménagement public provoque des appréhensions. Le commerçant anonyme poursuit: «Si je me mets à la place du client, la rue piétonne, c’est positif. Mais il ne faut pas nous mettre des bâtons dans les roues. Car oui, les gens pourront certes se promener, mais je crains que cela ne devienne une zone morte. On ne veut pas devoir ramasser des gens bourrés sur les bancs».
«Qui va squatter ces bancs? demande Sarah Borloz. J’ai déjà des gens qui font la manche devant le magasin…» Mais elle pense aussi que sans circulation «ce sera moins stressant et peut-être plus agréable, avec des terrasses plus grandes…»
Quant à Tina Caputo, gérante du magasin de bagagerie Yakisté, elle ne mâche pas ses mots: «Je suis tellement déçue par la Ville de Lausanne que je n’ai plus d’avis. Qu’elle fasse ce qu’elle veut, et nous tiendrons debout tant qu’on le peut. Le matin, nous devons nettoyer devant la vitrine avant de rentrer. Nous avons trouvé des seringues, des gens qui dorment. Alors une rue piétonne avec des bancs et des arbres...». «Du côté de notre association, nous trouvons que la fermeture de la rue Centrale a du sens, note Anne-Lise Noz, présidente de la Société coopérative des commerçants lausannois (SCCL). Nous sommes en revanche beaucoup plus inquiets en ce qui concerne la fermeture prévue du Grand-Pont et ses impacts sur l’accessibilité au centre-ville pour le tissu commercial.»
Informations lacunaires
Une réunion avec les commerçants est prévue en novembre avec le municipal en charge de la mobilité Julien Eggenberger. Elle s’en réjouit. «On nous avait annoncé une mise en place en 2025 et depuis nous avons régulièrement demandé des nouvelles, mais il est vrai que les informations que nous avons eues jusque-là sont un peu lacunaires», conclut-elle.
Études complémentaires demandées
Le dossier concernant le projet de la rue Centrale a été transmis à la Direction générale de la mobilité et des routes du Canton en date du 23 décembre 2024 pour examen préalable. «L’objectif est de vérifier que le projet respecte le droit public et les normes techniques. Cela implique plusieurs services et peut impliquer des compléments ou adaptations, raison pour laquelle la procédure peut prendre du temps», indique le service de presse de la Direction générale de la mobilité et des routes. «Des échanges ont eu lieu et des études complémentaires ont été menées. À ce stade, nous ne sommes pas en mesure de communiquer les éléments liés à ce dossier». Municipal en charge de la mobilité, Julien Eggenberger confirme que la Ville travaille actuellement aux compléments demandés. «Il est à souligner que nous mettons actuellement toute notre énergie sur la mise en service du tram et la réorganisation de l’axe Chauderon-St-François».