"La neutralité n’est ni un mythe pur, ni une vérité absolue"

Rédigé par
Thomas Lécuyer
Culture & Loisirs

DOCUMENTAIRE • Entre récit personnel et voyage politique, «En terrain neutre» démonte avec humour et acuité le mythe fondateur de la Suisse: sa neutralité. À travers un road movie qui mène de Marignan au Conseil de sécurité de l’ONU en passant par la Corée et le Japon, le journaliste d’investigation lausannois Mehdi Atmani fait ses premiers pas au cinéma en interrogeant un concept aussi central qu’insaisissable. Interview.

Lausanne Cités: Comment est née l’idée de ce documentaire?
Mehdi Atmani: D’une réflexion de mon co-réalisateur, Stéphane Goël. Fils de paysan, il s’interrogeait depuis longtemps sur son rapport à la Suisse, à la terre, à l’identité. Il voulait aborder cette question sous un angle nouveau. La rencontre s’est faite grâce à la productrice Pascaline Sordet, et très vite, une envie s’est imposée: explorer ce qu’est la neutralité suisse aujourd’hui.

Le film adopte un ton à la fois didactique et décalé. Existe-t-il une «Swiss way» du documentaire, à l’instar du formidable Riverboom, sorti en 2023?
Je ne sais pas s’il y a une «manière suisse», mais ce qui est sûr, c’est qu’on voulait éviter le piège du documentaire ennuyeux. Notre défi était de rendre ce sujet accessible, vivant, parfois léger, tout en gardant une vraie profondeur. On a beaucoup travaillé le montage, le rythme, l’humour aussi, pour permettre au spectateur de s’approprier la réflexion sans se sentir écrasé par le sujet.

Vous êtes à la fois co-réalisateur et personnage du film. Comment avez-vous construit cette présence?
Au départ, on ne savait pas vraiment comment incarner le film. On a envisagé plusieurs options, puis l’idée est venue que l’un de nous guide le spectateur. Ce personnage, c’est moi, sans mise en scène. Je suis comme ça, parfois un peu lunaire. Les situations que l’on voit sont souvent des moments réels, saisis sur le vif, comme au salon de l’armement en France ou lors des assemblées générales de Pro-Suisse par exemple.

Justement, la neutralité helvétique peut-elle se définir comme étant un concept de droite?
C’est une question qui nous a occupés pendant toute la fabrication du film. En réalité, la neutralité dépasse les clivages politiques: tout le monde, de l’extrême gauche à l’extrême droite, s’accorde sur son importance. Ce qui change, ce sont les interprétations et les usages. Certains discours, notamment dans les milieux conservateurs, s’en emparent avec une dimension plus nationaliste. Mais le concept en lui-même n’est pas intrinsèquement de droite.

Le film interroge les limites entre neutralité et lâcheté…
C’est une question essentielle, surtout dans le contexte actuel. On peut se demander pourquoi la Suisse a réagi différemment sur le dossier ukrainien et sur le dossier palestinien,  mais je pense qu’il ne faut pas simplifier en disant que la neutralité serait un refus de prendre position. Le problème, c’est plutôt qu’elle peut parfois servir de «cache-misère», une manière d’éviter de clarifier des choix politiques. Et là, oui, la frontière devient floue.

Vous montrez aussi la Suisse comme acteur de paix, notamment en immersion à l’ONU…
Notre passage au Conseil de sécurité à New York était fascinant, mais aussi déroutant. On s’attend à une activité intense, et en réalité, la diplomatie est un travail lent, discret, souvent invisible. La Suisse joue un rôle, c’est certain, mais difficile à capter en quelques jours. C’est un travail de longue haleine, presque souterrain.

On découvre aussi dans votre enquête que la neutralité est un outil économique indéniable…
Clairement. Pour moi, c’est un instrument de soft power extrêmement efficace. L’image de la Suisse à l’étranger — stable, neutre, fiable — est un atout majeur, notamment dans les relations économiques. Cette neutralité fonctionne comme une marque. Et comme toute marque, elle peut être utilisée stratégiquement.

Qu’aimeriez-vous que l’on retienne de cette plongée au cœur de la neutralité suisse? 
Ce que le film essaie de montrer, c’est que la neutralité n’est ni un mythe pur, ni une vérité absolue. C’est un concept mouvant, que chacun interprète à sa manière, politiques, militaires, industriels, citoyens. La vraie question, c’est peut-être: est-ce qu’on est encore d’accord collectivement sur ce qu’elle signifie aujourd’hui? 
 

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