Familles • Les enfants tyranniques sont de plus en plus nombreux dans le canton de Vaud. Leurs parents restent hélas souvent démunis face à leurs comportements, même si des solutions existent. Témoignages et décodage.
De l’extérieur, la plupart des gens ne se doutent de rien, car ils se montrent plutôt irréprochables. Mais une fois à la maison, ils deviennent ingérables. Leurs magistrales et récurrentes crises de colère semblent incontrôlables. Ils crient, menacent ou insultent leurs parents. Il peut même arriver, à en croire les témoignages que nous avons recueillis, qu’ils les frappent, les poussent dans les escaliers ou les menacent d’un couteau. Ils? Ce sont les «enfants à comportements tyranniques», qu’il ne faut pas confondre avec les «enfants rois».
Ces vrais «petits diables» font vivre l’enfer à leur famille. Au point que certains couples, même en bonne santé psychique, n’y résistent pas. «Nombre des parents concernés sont enfermés dans la honte. Des regards jugeants et blessants, simplifiant la réalité, se portent sur eux, en mode ‘’vous ne savez pas vous y prendre, il faut cadrer votre enfant’’», déplore Caroline Eap. La psychologue FSP lausannoise de 64 ans est la spécialiste romande de ce sujet. Elle l’approfondit depuis six ans, avec une thérapie spéciale conçue en France, à l’appui (lire encadré).
Pas lié à des lacunes éducatives
Le phénomène reste tabou en Suisse. Et même si aucune statistique officielle n’est encore disponible, il semble en augmentation. En 2026, l’association française «Réagir face aux enfants et adolescents au comportement tyrannique» (R.E.A.C.T) fédérait en tout 3100 familles touchées, dont une trentaine issues de Suisse romande. C’était 1500 de plus que deux ans auparavant... «Ces comportements tyranniques ne correspondent pas à un diagnostic psychiatrique. Ils sont issus de la rencontre entre un enfant vulnérable et un parent très sensible à sa souffrance. Ces enfants sont souvent plutôt brillants et présentent la plupart du temps un trouble pédopsychiatrique autistique, anxieux, dépressif, oppositionnel, hyperactif ou de l’attention. Leur comportement déviant est une stratégie pour tenter de réguler leur anxiété», explique Caroline Eap. Quid de leurs parents? Ils sont le plus souvent de bon niveau social, instruits et très investis dans leur rôle parental, selon la spécialiste. Didier* et Malika*, qui préfèrent garder l’anonymat «pour ne pas être stigmatisés ou incompris», correspondent à cette description. Ces Vaudois de 41 et 47 ans, diplômés de l’enseignement supérieur, se décrivent comme «des parents très présents et à l’écoute, mais sans pour autant être permissifs».
Malgré cela, depuis ses 3 ans, Julien* leur fils aîné leur pose des problèmes, avec ses crises à répétition et son incapacité à tolérer la frustration. Petit à petit, les quadragénaires se sont «sur-adaptés» pour prévenir ces moments difficiles, mais la situation a empiré jusqu’aux insultes et parfois aux violences physiques. «L’hyperaccommodation est une réaction fréquente qui représente cependant un piège empêchant l’enfant de se confronter à ses difficultés», prévient Caroline Eap.
Plus vulnérables
Malika finira par ne plus supporter d’être dans la même pièce que son fils et fera un burnout parental. Dans le même temps, sa fille cadette, pourtant élevée dans le même contexte, a grandi de manière harmonieuse. Aujourd’hui, Julien a 11 ans et va mieux. Aidé de ses parents et de professionnels, le préado apprend avec eux à apprivoiser ses difficultés.
Quant à Justine* une autre maman, elle fait tant bien que mal de son côté.
Son fils de 13 ans est devenu peu à peu ingérable depuis ses deux ans, là où sa sœur jumelle, elle, a toujours filé droit. «Enfant, il chipotait à table, ne se laissait pas habiller normalement et multipliait les fixettes, par exemple sur la manière de faire son lit», explique la quinquagénaire vaudoise, qui est cadre dans une grande entreprise et a divorcé en partie à cause de son fils. Elle aussi s’est hyperaccommodée. Aujourd’hui, l’enfant a certes progressé grâce à une psychothérapie, mais est encore loin d’être stabilisé. Régulièrement, il parle mal à sa mère ou casse des objets auxquels elle tient. Le travail psychologique pour s’en sortir totalement est en effet de longue haleine, mais indispensable. «Avec une faible tolérance à la frustration, de l’anxiété, une dérégulation émotionnelle et leurs particularités neurodéveloppementales, ces jeunes sont à risque de se retirer de la vie sociale, d’être inadaptés, de tomber en dépression, de développer des dépendances, ou autre», prévient Caroline Eap.
Et la psychologue de rappeler que, même en cas de thérapie de fond, ces jeunes resteront plus vulnérables que la moyenne. n
*prénoms d’emprunt