DÉCEPTION • Mis en avant pour ses ambitions durables et inclusives, l’écoquartier lausannois continue de susciter critiques et agacements. Nous sommes allés à la rencontre d’habitants mécontents pour mieux comprendre. Reportage.
Le 26 septembre dernier, le collège des Plaines-du-Loup était inauguré. L’évènement fut prétexte pour nos élus de vanter cet écoquartier multiculturel, lequel avait été nettoyé en profondeur quelques jours avant. Tous les habitants ne partagent pas cet enthousiasme. C’est le cas de Pierre, qui y habite depuis l’an dernier. Le retraité a investi toutes ses économies dans un trois pièces. Il estime avoir été trompé. «Lors de la votation, la Muni m’avait vendu un quartier inclusif. Au final, je constate qu’ici, vieux, handicapés et personnes à mobilité réduite sont pénalisés!» Le sexagénaire, qui se déplace en transport public ou en deux roues, déplore «qu’aucune nouvelle place de parc n’ait été créée pour les scooters et les motos dans les rues adjacentes à l’écoquartier, et que les amendes pleuvent à la moindre incartade.» Pierre juge que les places pour parquer les vélos ont été surestimées. Il y en a 2440 pour 1200 logements. «La plupart sont toujours vides. Or tout le monde n’a pas les capacités de se déplacer à vélo!», peste-t-il. C’est dans ce contexte que la conseillère PLR Françoise Piron a récemment déposé une interpellation baptisée «Mobilité inclusive aux Plaines-du-Loup, passons aux actes».
Déçu de la gauche
Pierre, qui se définit comme «PS tendance Maillard et Vert tendance Brélaz, avec une fibre libérale», ajoute: «Les services concernés de la Ville se montrent trop dogmatiques et on y trouve beaucoup de jeunes ingénieurs ne jurant que par le vélo». Le senior est ainsi furieux d’avoir vu près d’une vingtaine de places de parc prévues pour les habitants à mobilité réduite condamnées les unes après les autres par des tables de pique-nique «quasi toujours inoccupées» et par des bacs de jardinage pour écoliers: «On est clairement dans les travers idéologiques d’une frange d’écolos intégristes, dont les gens se détournent de plus en plus», constate-t-il. Un employé de l’un des deux nouveaux EMS du quartier, croisé sur place, confirme. «Mon ancienneté me donne droit à une place dans le parking couvert du quartier, mais la plupart de mes collègues, qui viennent de loin en voiture, galèrent chaque matin pour se garer. Certains ont même dû prévoir un budget amende!»
Une pétition pour l’installation de place de parcs circule d’ailleurs actuellement dans le quartier. «La communication policée autour du quartier occulte qu’au quotidien, les promesses écolos sont bien loin d’être tenues!» assène Yann Mercanton. Le travailleur social de 49 ans est un «déçu de la gauche». Avec son compagnon, il habite au sein de la coopérative «Le Bled» depuis mai 2023. À l’intérieur de ce «village dans la ville», tout va bien. À l’extérieur, c’est une autre histoire… Yann Mercanton déplore tout d’abord que les lignes 1, 20 et 21 des TL soient très souvent en retard. «Leurs fréquences sont insuffisantes. Au quotidien, les chauffeurs sont ralentis par cyclistes et usagers de trottinettes et les jours de matchs, tout est bloqué! Au final, je perds 30 minutes chaque jour pour aller et revenir à la gare dans le cadre de mon travail pendulaire!»
Choc des cultures sur le tri
Second motif de courroux: le littering. Son quartier mêle bobos à cheval sur le tri et familles populaires, pour certaines étrangères à cette pratique. «Beaucoup ne trient rien et se contentent de déposer leur sac au pied des moloks… En été, l’odeur est infecte. Il m’est même arrivé de voir quelqu’un jeter son sac poubelle par la fenêtre!» dénonce le Lausannois. Lequel estime que la présence de cantonniers de proximité et de concierges contribuerait grandement à améliorer la situation. Enfin, tout comme Pierre, qui relève que tous les emplacements des containers à déchets en plastique du chemin des Bossons ont été incendiés en quelques mois, Yann Mercanton constate des incivilités. Des espaces communs sont parfois squattés par des ados pour, par exemple, y partager un joint. «Une retraitée qui avait eu le malheur de leur faire remarquer que ce comportement posait problème s’est vue jeter des cailloux!», s’indigne Yann Mercanton. Une des portes d’entrée d’un des immeubles a aussi été forcée. Le quadragénaire espère que la nouvelle maison de quartier contribuera à résoudre ces problèmes. Lui rêve aussi que les jeunes se voient offrir des petits rôles de responsabilisation dans le quartier.
Et Pierre de finir amusé par un «détail qui en dit long»: «Un des EMS du quartier avait installé des chèvres dans ses jardins, mais elles ont été retirées car leurs bêlements dérangeaient. On veut un écoquartier, mais la nature est quand même sommée de ne pas déranger.»
Les réponses de la Ville
INCIVILITÉS: «La Ville est au courant. Elles sont traitées par la Plateforme incivilités. Les cas particuliers d’intrusion dans les locaux communautaires ont été signalés aux gérances, ces espaces étant privés. De manière générale, la direction concernée constate une baisse des incivilités commises par les jeunes dans ce quartier depuis deux ans, grâce notamment à une présence accrue de professionnels du social et à l’interpellation de plusieurs fauteurs de troubles.»
ORDURES: «Le fait que certains déposent leurs sacs aux pieds des moloks sans forcément les trier est connu. Des rappels des bonnes pratiques ont été faits auprès des gérances, propriétaires et concierges. Les agents de la propreté ont déjà pu régler plusieurs de ces situations. Ces contenants ne sont jamais pleins, car les équipes de collecte passent tous les deux jours, mais parfois obstruées par des objets ou cartons non pliés. Dès 2026, les cuves à biodéchets seront désinfectées 4x/an.»
PARCAGE: «Les places de stationnement PMR sont réalisées à la demande des personnes concernées. Lorsqu’elles ne sont pas demandées, l’espace est utilisé pour d’autres usages. Les nombreuses places vélo permettent aux habitants de disposer de plusieurs emplacements de stationnement au plus proche de leur destination. Elles facilitent la transition vers un mode de déplacement doux. Les habitants de l’écoquartier disposant de leur propre parking, lequel propose 100 places deux-roues. Afin d’éviter une trop forte pression sur le stationnement public des quartiers alentours, des secteurs en zone bleue seront convertis en places payantes.»