L’inquiétante explosion de la prostitution des mineures en terres vaudoises

Rédigé par
Nicolas Grangier
Vaud

TENDANCE • Phénomène invisible, mais en pleine expansion, la prostitution des mineures ne cesse de gagner du terrain dans le canton. Portées par l’illusion de l’argent facile et piégées par l’instantanéité des réseaux sociaux, ces jeunes filles basculent dans la marchandisation de leur corps sans toujours en mesurer la violence. Enquête sur une dérive qui brise des vies.

La prostitution de mineures est interdite en Suisse, indique clairement le code pénal. Lorsqu’une jeune fille est recrutée ou hébergée à des fins de prostitution, l’instruction pénale devrait porter sur la traite des êtres humains, le consentement éventuel de la victime mineure n’étant pas valable pour exclure cette infraction. Cependant, plusieurs enquêtes ont été instruites pour encouragement de la prostitution. 
Le phénomène ne cesse de s’amplifier, et touche parfois des adolescentes encore scolarisées. Cette hausse s’explique sans doute par la proximité de l’arc lémanique avec la France, qui connaît un boom des cas de 31% depuis 2021! Les passes se font souvent dans des lieux privés (appartements, chambres d’hôtels, petits commerces). 
Et la facilité d’organiser des rendez-vous clandestins via les réseaux sociaux explique pourquoi les forces de l’ordre ont du mal à endiguer ce fléau, malgré leur détermination. Ne disposant d’aucune statistique précise, les polices cantonales ne peuvent qu’avoir des estimations. On évalue le nombre actuel de mineures qui se prostituent à au moins 90: 50 à Genève et 40 sur sol vaudois. Mais il s’agirait d’un chiffre largement sous-estimé, font comprendre les policiers, car les actes se déroulent bien loin des regards. «Quand ces mineures sont auditionnées, elles ne donnent quasiment aucune information ou confirmation, précise Alexandre Bisenz, chargé de communication à la police vaudoise, ce qui rend la tâche très difficile». 
Collaboration transfrontalière 
La meilleure façon d’entrer en contact avec ces victimes est d’entretenir des liens étroits avec les assistants sociaux qui les côtoient. «Désormais, des formations sont organisées pour ces travailleurs de terrain, ainsi qu’aux éducateurs de foyers afin de leur donner des pistes pour détecter les cas délictueux, ajoute le porte-parole de la police. Et surtout de leur donner des moyens pour agir». Logiquement, le constat d’ensemble est le même côté genevois. «Nous identifions ces jeunes, lorsqu’ils sont en nos locaux pour d’autres affaires ou parce qu’ils ont été mis en cause, mais ils ne portent pas plainte, déclare Aline Dard, porte-parole de la police genevoise. Nous avons aussi des informations de la part de collègues français sur des filles ou escortes qui se prostituent habituellement dans des villes de l’Hexagone, quand elles le font sur notre territoire.» 
Un premier colloque transfrontalier s’est déroulé à Annemasse le 5 février dernier, impliquant des intervenants de la justice, de la police, du social et de la santé. «Nous avons également pris contact avec des partenaires associatifs genevois, dont Aspasie (voir ci-après), la FASe ou les HUG, poursuit Aline Dard, afin de voir comment mieux nous coordonner». Le but de la police est de détecter ces mineures afin de les sortir de ce milieu, en tout cas de s’assurer qu’elles ne sont pas sous l’emprise d’individus ou d’organisations criminelles. «Nous intervenons donc lorsqu’un jeune se trouve déjà dans nos locaux ou qu’il est mis en cause notamment pour encouragement à la prostitution», précise Aline Dard. La brigade d’enquête judiciaire enquête sur les infractions les plus graves du code pénal concernant les victimes. Il peut y avoir plusieurs mois d’investigation avant une intervention. Quant à la brigade des mineurs, elle s’occupe aussi des auteurs mineurs. 
Le portrait-type de ces jeunes filles? Des ados de 14 à 17 ans, généralement en rupture familiale, sociale ou scolaire et en état de précarité. Si certaines sont issues d’institutions, d’autres vivent dans une famille traditionnelle ou d’accueil. Sans surprise, indiquent nos contacts, il s’agit le plus souvent d’un besoin ou d’un intérêt pécuniaire, ou d’une confiance aveugle en une personne. La plupart de ces jeunes chercheraient à s’assurer une autonomie financière, une minorité à s’acheter des produits de luxe.
Un travail associatif essentiel 
Sur territoire vaudois, une structure de soutien aux victimes de traite humaine est recensée, l’association Astrée basée à Lausanne. «Nous identifions, hébergeons et accompagnons les personnes victimes de traite, dont ces jeunes filles au travers de consultations spécialisées, solutions d’hébergement, suivis médicaux, juridiques et administratifs, déclare sa directrice Angela Oriti. Mais nous tenons aussi à sensibiliser les professionnels pour détecter les signaux d’alerte dès leur apparition.» L’un des leviers sur lesquels l’association veut agir, ce sont les prédateurs abusant de la vulnérabilité de ces adolescentes. Le travail d’Astrée se fait aussi avec les brigades policières spécialisées. 
À Genève, l’association Aspasie, créée dans les années 90 par Grisélidis Réal, est un autre acteur incontournable dans ce domaine. 
D’autres entités genevoises sont mobilisées, dont le Service de Santé de l’Enfance et de la Jeunesse dépendant directement de l’État. «L’aspect financier n’est souvent que la partie visible de facteurs de vulnérabilité plus larges, explique Julien Thorens, secrétaire général-adjoint à la communication du Département de l’instruction publique. Chez ces mineures, on retrouve fréquemment des antécédents de maltraitance durant la petite enfance». Des cours d’éducation à la vie affective et à la santé sexuelle sont dispensés dès la 4P jusqu’à la 3e année du secondaire II par des enseignants spécialisés. Ils abordent notamment la notion centrale de consentement. 
«Internet et les réseaux sociaux facilitent les contacts avec des adultes agresseurs, ajoute Julien Thorens. D’où l’importance des actions de prévention. Les parents et les adultes référents jouent aussi un rôle essentiel». Un travail de fourmi qui est essentiel pour que ces jeunes filles puissent se construire la vie dont elles rêvent vraiment. 

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