TECH • Face à la montée des enjeux liés aux données et à l’intelligence artificielle, des chercheurs de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) poussent les autorités helvétiques à miser sur un dispositif entièrement sous contrôle du pays. Explications et enjeux.
À l’EPFL, l’intelligence artificielle n’est pas envisagée comme une simple rupture technologique, mais comme une nouvelle couche d’innovation qui doit irriguer l’ensemble des disciplines scientifiques. Sur le campus d’Écublens, elle est déjà au cœur de nombreux travaux de recherche, qu’il s’agisse de développer des modèles capables d’analyser d’immenses volumes de données, d’accélérer la découverte de nouveaux matériaux, d’améliorer les diagnostics médicaux ou encore d’optimiser les systèmes énergétiques.
Cette approche interdisciplinaire constitue l’une des forces de l’école lausannoise. Des laboratoires travaillent par exemple sur des algorithmes capables d’aider les chercheurs à explorer de nouvelles molécules, sur des systèmes d’apprentissage automatique appliqués à la robotique, ou encore sur des outils permettant de mieux comprendre le fonctionnement du cerveau. Dans le domaine des infrastructures numériques, les recherches menées autour de l’IA s’accompagnent aussi d’un effort sur l’efficacité énergétique, un enjeu devenu central face à l’explosion des besoins en calcul.
Plus vite et moins cher
C’est dans cet environnement particulièrement propice à l’émergence de technologies de pointe que s’est tenue, le 15 juin dernier, la finale de «venture» 2026, le concours national de start-ups. Si le nouveau Spotlight Award remis à cette occasion n’a pas forcément retenu l’attention du grand public, sa portée dépasse largement le cadre d’un simple prix entrepreneurial. Cette première distinction est venue récompenser la jeune entreprise alémanique Noemon pour son utilisation d’Apertus (voir encadré), un modèle d’intelligence artificielle développé par les écoles polytechniques suisses. Chaque année, ce prix mettra désormais en lumière une thématique jugée essentielle pour l’avenir économique et sociétal du pays.
Dans une région lausannoise où l’intelligence artificielle, la cybersécurité et les technologies issues de la recherche académique occupent une place croissante, la question de la souveraineté numérique prend une résonance particulière. «L’IA est désormais devenue un outil incontournable de l’économie, car elle permet d’aller plus vite et de minimiser les coûts. Ses capacités à automatiser, programmer et combiner à l’infini rendent cette technologie nécessaire pour toute entreprise confrontée à la concurrence», estime Peter Ils, cofondateur d’Edwatec, lauréate du Grand Prix 2026. Selon lui, un modèle comme Apertus répond à un enjeu stratégique: «L’autonomie d’un pays dans la préservation de ses propres données est cruciale».
L’IA intégrée aux modèles d’affaires
Quant à l’intégration de l’intelligence artificielle dans les modèles d’affaires des nouvelles start-ups, ce n’est plus seulement une tendance, c’est une réalité: «Sur nos six lauréats, quatre ont misé sur l’IA au cœur de leur activité, et non plus seulement comme outil de travail», affirme Lea Firmin, directrice de «venture». En 2026, on a dénombré 451 candidatures, ce qui constitue un record. Malgré une représentation de tous les cantons, ces start-ups sont majoritairement issues de l’agglomération zurichoise et de l’arc lémanique.
La visibilité du projet, un financement non-dilutif d’amorçage et un coaching professionnel représentent les trois atouts-clés du concours. Bien plus que les contacts d’autres PME, le réseau auprès d’industriels ou de potentiels clients aide les lauréats à développer leur affaire. Depuis onze ans qu’elle mène ce concours, Léa Firmin a constaté «une progression de la qualité des projets présentés, en particulier autour des technologies innovantes destinées à rendre le monde meilleur». Autrement dit, le pur profit semble avoir cédé le pas face aux valeurs plus durables.
La directrice dresse deux autres constats: depuis 2019 parmi les gagnants, les fondatrices de PME à succès sont aussi nombreuses que les hommes! Par ailleurs, il n’y a pas que de jeunes diplômés qui concourent, mais aussi des actifs plus matures. «J’attribuerai ce fait à des conditions économiques plus dures qui poussent ces profils à se lancer, mais aussi à un goût du risque plus prononcé». Une appétence réjouissante pour une Suisse qu’on juge souvent frileuse.
L’EPFL spécialisée dans la photonique
Le Grand Prix, doté de 150’000 francs, est revenu à Edwatec, une startup deeptech née sur le campus de l’EPFL. Elle développe des amplificateurs optiques intégrés à guides d’ondes dopés par des ions de terres rares (excusez du peu!), une technologie importante pour les futurs systèmes de télécommunications, les centres de données et l’IA. Pour répondre aux conditions de ce concours, il fallait remplir six critères-clés comme l’impact et la nouveauté. Malgré un niveau de compétition élevé, Edwatec s’est distinguée par le fort potentiel de sa technologie et de son modèle d’affaires: «L’infrastructure photonique est la voie vers une IA et des centres de données plus économes en énergie. Grâce à la miniaturisation de l’amplificateur à fibre optique via un guide d’ondes inédit, nous avons déjà suscité l’intérêt de firmes américaines de la Silicon Valley et chinoises de Shenzhen et Wuhan», explique Peter Ils, directeur général.
Cette récompense fait surtout connaître ce projet au niveau national, élément bienvenu pour sa prochaine levée de fonds. Afin de faire émerger des projets à haute valeur ajoutée, le lien entre milieu académique et marché économique est essentiel. C’est pour cela que les meilleures idées se concrétisent autour de l’arc lémanique et de Zurich.
«Il faut savoir que l’EPFL se distingue dans des pôles spécifiques comme l’IA et les circuits photoniques intégrés, poursuit Peter Ils. Lausanne est un excellent point de départ scientifique et technologique, mais la commercialisation nécessite très vite une ouverture vers les marchés mondiaux»