CULTURE • À la tête de la Cinémathèque suisse depuis le début de cette année, Vinzenz Hediger est arrivé avec une vision claire: faire dialoguer patrimoine et public, érudition et plaisir. Nourri dès l’enfance par un amour profond du cinéma, cet ancien critique et professeur d’université entend redonner sa place à un cinéma populaire souvent mal-aimé des institutions. Entre valorisation des archives et animation du Capitole, il esquisse une Cinémathèque toujours plus vivante, ouverte et résolument tournée vers demain.
Dans le bureau du nouveau directeur de la Cinémathèque suisse, on ne tombe pas tout de suite sur Godard ou Truffaut, mais sur John Belushi, le célèbre acteur comique révélé par les Blues Brothers et ses sketchs dans l’émission culte de la télévision américaine «Saturday Night Live». Une présence inattendue, presque irrévérencieuse, qui en dit pourtant long sur Vinzenz Hediger: un homme de savoir cinématographique, certes, mais surtout un amoureux d’un cinéma vivant, populaire, libre et parfois mal-aimé par le milieu académique: la comédie.
Sa vocation remonte à l’enfance, dans une maison sans télévision, mais débordante de culture, auprès d’un père artiste peintre et d’un frère devenu éditeur de musique. «Le premier film qui m’a vraiment marqué, c’était “Les 101 Dalmatiens”», se souvient-il.
Puis viennent le classique du cinéma suisse «Les Petites Fugues», et toutes les séances dévorées dans un cinéma d’art et d’essai improvisé dans le petit village du canton d’Argovie où il a grandi. Ouvert après la fermeture des salles traditionnelles par un jeune passionné venu de Bâle, le lieu devient rapidement un point de ralliement, notamment grâce aux séances du samedi soir. Après des concerts ou des soirées entre amis, les spectateurs s’y retrouvent pour des projections nocturnes. Pour Hediger, c’est là que le cinéma devient un espace de découverte, de liberté et de formation du regard, qui va profondément marquer son rapport aux images.
Le cinéma devient une évidence
Vinzenz comprend alors que le cinéma raconte le monde autant qu’il le transforme. Dans la maison familiale où peinture, musique et littérature dialoguent, les films ne sont jamais relégués au rang de simple divertissement. C’est un art à part entière, une vision héritée d’un milieu artistique et francophile, et bien éloignée de la froideur de la pensée germanique à l’égard du 7ème Art, longtemps considéré comme n’en étant pas vraiment un.
Le déclic définitif survient à Locarno, en 1985, quand il découvre Il Grido de Michelangelo Antonioni. Un choc esthétique et émotionnel: «Je suis sorti de la salle et je me suis dit: si ça, c’est possible au cinéma, on peut y dédier sa vie», explique-t-il. À partir de là, il ne s’agit plus seulement d’aimer les films, mais de s’y consacrer pleinement - comme si, dit-il en creux-, le cinéma l’avait choisi autant qu’il l’avait choisi lui-même.
Dès lors, le chemin est tracé. Études de philosophie, thèse en cinéma, carrière universitaire fulgurante en Allemagne: il devient l’un des grands spécialistes des images, de leur histoire et de leur circulation, mais reste toujours un spectateur passionné avec un goût assumé pour la comédie. John Belushi, qui trône en photo derrière son bureau, incarne cette fascination. Il découvre d’abord l’acteur à travers «The Blues Brothers», sans en mesurer immédiatement toute l’importance, faute de télévision à la maison. Ce n’est que plus tard qu’il comprend le poids culturel de Belushi, notamment à travers ses performances au «Saturday Night Live». La photo, en réalité, a aussi une histoire personnelle: prise sur le tournage du film «American College» de John Landis, inspiré par la vie de campus du Dartmouth College, là même où, des années plus tard, Vinzenz sera invité en tant que professeur intervenant en cinéma.
Streisand et Mel Brooks
En l’accrochant dans son bureau, Hediger rappelle que le cinéma ne se limite pas aux auteurs consacrés, mais qu’il inclut aussi ces figures issues de la comédie et du spectacle populaire. Belushi devient ainsi une sorte de «gardien» ironique de son bureau, et le signe d’une vision: réhabiliter un cinéma souvent sous-estimé, mais essentiel. Car Vinzenz n’a jamais caché son intérêt pour ces formes populaires souvent négligées. Comédie américaine, divertissement, figures comme Barbra Streisand ou Mel Brooks: autant d’icônes qu’il défend avec sérieux. «Des talents qui ne sont jamais reconnus par le milieu académique, mais qui s’en moquent parce qu’ils ont du succès auprès du grand public», souligne-t-il. «Il est essentiel pour moi de réhabiliter aussi ce qui fait rire, ce qui rassemble, ce qui touche le plus grand nombre».
Une vision qu’il entend insuffler à la Cinémathèque suisse, grâce notamment à la programmation du Capitole. «Le Capitole, c’est notre Louvre. Une salle exceptionnelle, un outil unique, mais surtout un lieu de rencontre». Hediger veut y être présent, introduire les films, dialoguer avec les spectateurs, en faire un espace d’échange, où le savoir circule, comme le plaisir pur du cinéma. Alors que la fréquentation des salles baisse partout en suisse, Vinzenz Hediger voit une opportunité: «Le seul domaine où il y a de la croissance en salle, c’est le patrimoine, car il rassemble», observe-t-il.
Un patrimoine rassembleur
D’où cette conviction forte: l’avenir du cinéma passe par sa mémoire. «Les cinéastes se forment dans l’histoire, les images du passé nourrissent celles de demain. Nous devons faire sortir les archives de leur invisibilité. Cela passe par le Capitole, mais aussi par le numérique: développer les liens avec des plateformes comme Play suisse pour y diffuser les films restaurés».
À Lausanne, ville qu’il décrit comme «cinématographique» par ses perspectives et ses mouvements, Vinzenz Hediger semble avoir trouvé un terrain propice à sa vocation, entre rigueur intellectuelle et amour du populaire, entre patrimoine et vision d’avenir. Un nouveau directeur qui regarde autant du côté des Blues Brothers que de Jean-Luc Godard, et qui, surtout, refuse de choisir entre les deux.