OCTOBRE ROSE • Le Cercle des armes de Lausanne propose à des femmes en rémission de cancer du sein de venir se réapproprier leur corps. L’escrime, reconnue depuis longtemps comme un sport idéal pour elles, leur permet de reprendre le pouvoir sur la vie.
Il y a, au dernier étage de la Vaudoise aréna, un endroit qui, une fois par semaine, accueille la guérison de femmes. Le cancer du sein les a touchées du bout de son fleuret, mais une défense hors pair faite de parades et d’esquives leur a permis de se retrouver là, dans la salle d’escrime du Cercle des armes de Lausanne. Aujourd’hui, c’est Jeanne* qui manie l’épée, d’abord à petits gestes, puis en enchaînant attaques et défenses.
«C’est une vraie rééducation, après l’opération. Mais c’est aussi du plaisir. Quand je viens ici, j’ai l’impression d’avoir dix ans. Ça me fait du bien». En rémission actuellement, Jeanne a suivi des traitements hormonaux, une chimiothérapie et des opérations. Elle vient de manière régulière depuis quatre ans, autant de fois qu’elle le peut. Et si elle est souvent la seule participante, malgré les autres inscrites, c’est que les conditions de vie des femmes en rémission, entre fatigue, suivi médical et rendez-vous en tous genres, requièrent une certaine flexibilité. «Quand on traverse une épreuve comme un cancer du sein, on subit tous les traitements. Ici, on se bat, et on décide d’être dans le combat. Ce n’est pas comme le cancer où on ne décide de rien. J’avais hésité avec l’aviron mais je trouvais que j’avais assez galéré», ajoute-t-elle en riant.
Combat et élégance
Depuis 2021, les rescapées post-cancer du sein peuvent venir à la Vaudoise aréna pour réapprivoiser leurs corps en maniant l’épée selon la méthode R.I.P.O.S.T.E (reconstruction, image de soi, posture, oncologie, santé, thérapie, escrime). Créée en France en 2014, la méthode est désormais présente dans plus de 100 clubs à travers le monde. Pour les créateurs du label, l’escrime serait tout indiquée pour les femmes en rémission, grâce aux mouvements du bras, qui font travailler la zone engourdie par les traitements et les opérations, mais aussi grâce à l’équipement. Sa forme et son élégance, selon l’association française «solution R.I.P.O.S.T.E», ont l’avantage de rendre la silhouette uniforme, sans mettre en évidence les balafres et les parties manquantes.
Pour coacher Jeanne aujourd’hui, le maître d’armes Miguel Baroudi, référent du sport loisir et santé du Cercle d’Armes lausannois et spécialement formé au programme R.I.P.O.S.T.E, a aussi enfilé son équipement. «Ici, ce n’est pas du sport de compétition, mais une pratique beaucoup plus douce. On travaille beaucoup sur les mouvements, le côté bio-mécanique et rééducatif. Après une opération, toute cette partie du corps a beaucoup d’adhérences, et parfois, attraper quelque chose en hauteur, ou même se coiffer, devient très compliqué».
Pour lui non plus, la notion de combat n’est pas anodine. «Lorsqu’on est attaqué, on aura un mouvement de défense qui consiste à faire une parade. On met d’abord l’attaque en échec, et ensuite, on riposte. Si le cancer est l’agresseur, la parade correspond à toute la prise en charge médicale pour stopper la maladie. Et la riposte, c’est tout ce qui vient autour: les thérapies, la rééducation, le fait de se relever, retrouver l’espoir et la joie».
Corps en mouvement
Pour ces femmes, il faut aussi compter avec l’épée de Damoclès de la récidive, pouvoir apprendre à vivre avec et l’éloigner le plus possible en gardant le corps en mouvement. Le club ambitionne désormais d’élargir les bienfaits de l’escrime à d’autres groupes de personnes, comme les seniors, les victimes de violences sexistes et sexuelles ou les personnes en situation de handicap. Après quatre ans de pratique régulière, Jeanne estime son niveau à «débutant avancé».
«Ce sont les instructeurs qui se mettent à notre niveau. Nous, on est des bras cassés. Mais ici, on ne se sent pas comme des bras cassés».
*prénom d’emprunt