POLÉMIQUE • Au printemps dernier, le magazine officiel des scouts suisses promouvait le LGBTisme. Certains parents lausannois n’ont pas digéré cet article, qui a touché des enfants dès 5 ans. Le Mouvement Scout de Suisse assume et n’y voit pas de militantisme.
«C’est notamment pour éviter à mes enfants de 6, 7 et 8 ans d’être trop mis en contact avec cette idéologie que je les avais inscrit aux scouts…» Au printemps, Pierre* a déchanté. Un matin, cet enseignant lausannois découvre «effaré» dans sa boite aux lettres la dernière édition de Sarasani. Le magazine du Mouvement Scout de Suisse (MSdS) est nommément adressé aux jeunes concernés, lesquels peuvent n’avoir que 5 ans. En «Une» était mis en avant un article de deux pages au ton militant. Ce texte intitulé «LGBTQIA+ dans le scoutisme» faisait l’éloge des Rainbowscouts. Il est signé par une membre de cette association LGBTQIA+ sans que cette double appartenance ne soit mentionnée. Sur l’une des photos, un ado pose grimé en drag-queen au milieu d’autres scouts.
Traitement «militant»
Gabriel*, quadra travaillant dans la communication et engagé dans le scoutisme confessionnel, où évoluent ses ados, déplore le traitement «davantage militant qu’informatif» du sujet. Le Vaudois ne conteste pas l’ouverture du MSdS aux jeunes s’étiquetant LGBTQIA+. Ce qui le gêne, c’est «la place prise par cette thématique dans le mouvement et la pression mise sur les sous-mouvements pour se conformer à cette vision idéologique. Pourtant, il existe une différence entre ne pas discriminer et devoir adhérer à une vision particulière de la société ou de la sexualité!». Le MSdS n’en est pas à son coup d’essai. En 2022, lors du camp estival Mova, qui avait réuni 30’000 scouts à Ulrichen (VS), une LGBTQIA+ Pride avait été organisée, sans que ni les scouts de 6 à 17 ans ni leurs parents n’en aient été informés au préalable.
À cette occasion, les organisateurs avaient mis sur pied un «Rainbow Café», consacré aux questions LGBTQIA+. Ils proposaient notamment aussi un «drag-show» et des «échanges autour de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre». Ce projet était porté par les Rainbowscouts.
Gabriel regarde cet épisode comme «un tournant, porteur de division»: «Il y a des scouts conservateurs, libéraux, progressistes et tout ce qu’on veut! Tous devraient vivre ensemble et se concentrer sur l’essentiel: apprendre à faire des nœuds et monter aux arbres. Après tout, on ne parle pas de ta sexualité quand tu vas faire du tennis!» Aucun des parents contactés n’a accepté de s’exprimer sous son nom. Cette exigence d’anonymat est particulièrement parlante. «Tout le monde la ferme parce que tout le monde sent que c’est un sujet trop casse-gueule et parce que chacun imagine que c’est peut-être là le "sens de l’Histoire" et que son voisin doit y être favorable. Cette perception biaisée engendre une ambiance soviétique», peste Gabriel. À sa décharge, notons que beaucoup d’autres parents trouvent cette évolution bénéfique.
Minorité agissante?
Alexandre*, Lausannois dont le fils est scout, n’a pas été choqué par l’article. «Le fond est que chacun puisse se sentir accueillis, ce qui est positif», estime le quadra. Pour lui, homosexualité, transidentité et queer recouvrent des réalités différentes qui ont été progressivement regroupées sous une même bannière. «L’homosexualité sert alors de point d’entrée consensuel à la promotion de sujets plus marginaux». Le père de famille explique avoir vu le même genre de mécanique à l’œuvre dans son club sportif, «où une minorité de militants très motivés a progressivement réussi à imposer ses thèmes LGBTQIA+ hors-sujets à une majorité, moins mobilisée».
De son côté, l’humoriste lausannois et ancien scout Frani ELLE ne «comprend pas la polémique»:«Personnellement, je trouve cet article plutôt anodin… Le fait même que certains parents soient choqués ou crispés montre que le sujet des LGBT dans le scoutisme mérite d’être mis sur la table», estime Francesco Mercanton alias Frani ELLE. Le comédien lausannois qui n’a pas d’enfant se définit comme «un homme gay bien dans son corps d’homme et dont la démarche relève de la comédie». Entre ses 10 à 13 ans, il fut scout en Valais.
Il décrit «un univers alors assez dur, masculin et marqué par les moqueries» dans lequel, il ne se sentait «pas très à l’aise». Le comédien comprend que l’image avec un ado déguisé en drag-queen, choisie pour illustrer l’article de Sarasani, puisse interloquer les parents de jeunes enfants. «Mais ces derniers ne regarderont probablement pas ce cliché avec le même regard. Les adultes ont souvent tendance à projeter leurs craintes sur les enfants. Il faut dédramatiser». L’artiste déplore «une polarisation croissante autour de ces questions» et est conscient que «de tels articles risquent d’être contreproductifs» .
Qu’en aurait pensé Baden Powell?
Quant à Simon*, il voyait dans la présence de ses filles de 7 et 9 ans au scout «une opportunité de s’émanciper et se responsabiliser loin des querelles idéologiques du moment». Il a revu son jugement. Le trentenaire va écrire à Sarasani pour faire connaitre son mécontentement. «Notre silence donne l’impression que ce dogmatisme passe crème et la prochaine fois, cela risque d’aller plus loin! C’est d’autant plus choquant que le MSdS est financé en partie par de l’argent public».
Effectivement, en 2024, les subventions versées par la Confédération au MSdS représentaient environ 1.4 million. Soit 38% du budget. Et l’ingénieur de conclure: «Le respect dû à autrui n’exige pas l’effacement des réalités biologiques ni l’importation de débats identitaires dans les espaces éducatifs. Pourquoi injecter ce discours autour de la sexualité dans un mouvement comptant énormément de très jeunes? Est-ce l’endroit pour un tel prosélytisme? Est-ce l’évolution souhaitée pour le mouvement forgé par Baden Powell?»
Le Mouvement Scout de Suisse assume
Avec ses 38’500 abonnés et un budget annuel de 249’000 francs, le magazine Sarasani a une force de frappe importante. Pourquoi sa rédaction a choisi de traiter ce sujet alors que ses plus jeunes lecteurs n’ont que 5 ans? «Car la diversité et l’inclusion font partie depuis des décennies des valeurs du scoutisme et sont actuellement des priorités stratégiques du Mouvement (…) L’association Rainbowscouts s’engage avec succès dans la réduction des inégalités liées au genre dans le scoutisme. Partager ses succès dans notre article afin de la rendre plus visible et espérer ainsi augmenter son impact sur le bien-être des jeunes ont été nos motivations», nous a écrit le Mouvement Scout de Suisse (MSdS). Lequel précise qu’à ce jour, «les retours suite à cet article ont été positifs» à l’exception d’un seul. Pour son mouvement, le traitement de l’article n’était ni woke ni militant. «Ce texte relate l’engagement d’une association œuvrant pour un scoutisme ouvert à tou·te·s». Depuis 2018, le MSdS possède un secteur spécialisé «Diversité et inclusion», se concentrant sur les questions LGBTQIA+, l’identité de genre, l’égalité des sexes et le racisme. Du côté des Rainbowscouts, le porte-parole Bénédict Knecht précise comprendre que certaines personnes expriment les points de vue relatés dans le texte principal. Il dit aussi «le fait que le sujet de la sexualité n’est pas directement traité au sein du scoutisme».