Drogue, incivilités, insécurité: la place Chauderon est au bord de l’implosion

Rédigé par
Charaf Abdessemed
Lausanne

NUISANCES • À la place Chauderon, la présence permanente de dealers, de toxicomanes et de squatteurs se traduit par des incivilités qui nuisent considérablement à l’activité des commerçants et à la vie des riverains. Pour tenter d’endiguer le phénomène, la Ville alterne prévention et répression. 

Mais que se passe-t-il donc à la place Chauderon? Qualifié en 2021 par une étude de l’Université de Genève de «place de village à l'échelle de la ville», ce lieu emblématique de Lausanne, également grand pôle de transports publics, suscite de très nombreux  mécontentements. 
À commencer par celui des commerçants dont beaucoup se déclarent «à bout»: «Les choses se sont beaucoup détériorées depuis que les autorités ont serré la vis à la Riponne, explique la gérante de la boutique Le Paradis au 1er étage de la tour Galfetti. Dans le couloir juste à côté, on a des SDF qui dorment, des toxicomanes qui se shootent et font leurs besoins, au point que ça pue l’urine et le reste partout… Le matin en arrivant, ce sont des seringues que je trouve». Même son de cloche de la part de la patronne du salon de coiffure Jean Louis David, au pied de l’immeuble et qui donne directement sur la place Chauderon: «Au niveau propreté, c’est vraiment catastrophique. Omniprésents ici, les toxicomanes se droguent au vu et au su de tout le monde, urinent sous notre fenêtre et très souvent, je trouve des excréments à l’entrée du salon quand ils ne rentrent purement et simplement pas chez nous… Certaines de mes clientes ont même été agressées au niveau du passage sous-voie pour aller au parking. J’aimerais refaire mon magasin et relooker la façade, mais dans ces conditions, je n’en vois pas vraiment l’utilité».
Les deux commerçantes sont formelles: elles ne renouvelleront pas leur bail au risque déplorent-elles, de voir la place «se désertifier». 
Lieu de rassemblement
Se désertifier? C’est à voir! «La place Chauderon est devenue un lieu de rassemblement pour les communautés africaines où évidemment, tout le monde n’est pas un délinquant mais au milieu desquelles se glissent des dealers très bien organisés, observe Thomas Tedesco, le lanceur d’alerte qui durant plusieurs années, avait vigoureusement dénoncé la situation au 85 rue de Genève, et qui depuis, a été appelé à la rescousse par le salon Jean Louis David. Elle est aussi un gigantesque lieu de transit pour des gens qui viennent acheter des stupéfiants». 
Quelques heures sur place, en pleine journée, suffisent en tout cas à constater l’ampleur et la réalité du problème. Et c'est vrai, les bancs ainsi que l’ensemble de la place sont en permanence occupés par des personnes d’origine africaine qui devisent dans une ambiance plutôt bon enfant et même commercent, échangeant bouteilles de champagne, habits et... repas chauds. Tout parait calme, lorsque soudain arrive une voiture de police. Et c’est à ce moment-là que des guetteurs et des dealers, jusque-là passés inaperçus dans la foule , échangent des signaux avant de détaler rapidement. Non sans laisser, pour certains, planquée dans une discrète cache sous un banc, leur «marchandise». 
Rituel bien rôdé
«C’est toujours comme ça, commente Thomas Tedesco, il y a un rituel particulièrement bien rôdé avec des dealers postés dans les bus, qui prennent la commande de stupéfiants auprès d’un «client«. Celui-ci descend ensuite à la place Chauderon prendre livraison de sa drogue, avec un système de guetteurs qui donnent l’alerte en cas de besoin. Et le pire c’est que la présence de la police et d’agents d’accueil et de sécurité, qui font ce qu’ils peuvent, n’y change pas grand-chose». 
Pour certains commerçants, la seule solution pérenne serait d’empêcher les rassemblements sur cette place, afin que les dealers ne puissent plus s’y infiltrer. 
«Plusieurs actions simples pourraient être très efficaces, explique l’un d’entre eux. Par exemple, supprimer les bancs qui sont squattés à longueur de journée limiterait beaucoup les attroupements. Et puis fermer les escaliers souterrains qui remontent jusqu’à la BCV bloquerait sans aucun doute une solution de repli pour les dealers qui empoisonnent la vie de tout le monde».

«Nous travaillons dans la durée»

Lausanne Cités: La Municipalité est-elle informée de la situation à la place Chauderon?  Pierre-Antoine Hildbrand, municipal en charge de la Police: Oui, la Municipalité a connaissance des problèmes à la place Chauderon et partage les constats des commerçantes et commerçants. Suite aux mesures sécuritaires pratiquées à la Riponne, en 2024-2025, la place Chauderon a subi des reports. Mais cette place constitue aussi un lieu de rencontre et de rassemblement, dont une partie importante n’a aucun lien avec le trafic de stupéfiants. Il convient donc de distinguer la fréquentation de cet espace public des comportements qui constituent des infractions.

Quelles actions ont été menées pour tenter d’y remédier? 
La présence policière a été récemment renforcée. Les interventions spontanées et les opérations ciblées complètent celles effectuées après un appel au 117 ou un signalement direct des commerces. Cela a conduit à plus de 60 dénonciations. Ces opérations vont se poursuivre.

Pourquoi ces actions n’ont-elles pas été suivies d’effets observables sur le terrain par les commerçants? 
Lausanne souhaite être une ville accueillante pour toutes et tous mais elle constate que certaines personnes ou groupes accaparent certains espaces publics et y commettent des incivilités qui les rendent inhospitaliers pour les autres. Ce genre de développement n’est pas acceptable et la Ville et ses partenaires interviennent dès que possible pour tenter de revenir à une situation normale, en essayant d’éviter que les problèmes se diffusent ailleurs. Souvent, il suffit de quelques actions pour normaliser la situation mais parfois, comme c’est le cas aujourd’hui avec la place Chauderon, il faut davantage d’efforts et une plus grande mobilisation des services impliqués. Nous travaillons dans la durée. Les dénonciations effectuées ne se sont pas encore toutes traduites par des sanctions effectives, par exemple.

Quelles actions supplémentaires la Ville entend-elle mener à l’avenir pour tenter d’améliorer la situation?    
La Police municipale de Lausanne va poursuivre ses actions de prévention et de répression. Les policières et policiers continueront à avoir une présence soutenue et régulière dans ce secteur ainsi que les Agents d’accueil et de sécurité. Le conseiller nommé par la Municipalité en charge de la stratégie «Drogues et espaces publics» a pris ses fonctions le 1er septembre et le traitement de la situation à Chauderon fait partie du déploiement de la stratégie. 

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