Les Mille et Une Nuits de Thierry Wegmüller

Rédigé par
Thomas Lécuyer
Culture & Loisirs

VIE NOCTURNE • Du restaurant familial Le Couscous jusqu’aux nuits électriques du D! Club, Thierry Wegmüller traverse depuis plus de trente ans, avec sa sœur Jasmina et son frère Gilles , les métamorphoses de Lausanne. En confiant le D! Club au groupe Fine Artisans, l’entrepreneur, agitateur culturel et infatigable curieux vient de tourner une page importante de son histoire professionnelle, mais certainement pas de prendre sa retraite. Portrait d’un homme pour qui la nuit reste, avant tout, une affaire de rencontres.

Il y a quelque chose des Mille et Une Nuits dans l’histoire de Thierry Wegmüller. Des histoires de famille et de voyages, de musique et de fêtes, de cuisine orientale, de portes et de bras ouverts. Et, comme dans les contes, un fil qui relie toutes les aventures: le besoin de rassembler. Pour retrouver le premier chapitre, il faut remonter bien avant le D! Club, en 1958, dans un restaurant situé à l’étage, mal placé et qui ne marche pas très bien: la Pension du Centre. Le père de Thierry Wegmüller, apprenti cuisinier, né d’un père tunisien et d’une mère bernoise elle-même cuisinière, reprend l’établissement. L’affaire peine à trouver sa clientèle, et germe alors une idée toute simple: réunir le dimanche autour d’un couscous les expatriés d’Afrique du Nord, heureux de retrouver autour d’un plat quelques saveurs de là-bas.
Lausanne ne connaît alors pratiquement pas la cuisine orientale. Le rendez-vous dominical devient un succès, puis un menu régulier. La Pension du Centre change progressivement d’identité et devient Le Couscous. Sans le savoir, les Wegmüller viennent de poser la première pierre d’une aventure qui les conduira, quelques décennies plus tard, au cœur des nuits lausannoises.
La nuit commence  au Couscous
Car Thierry grandit littéralement dans le restaurant. On y mange, on y travaille, on donne un coup de main le samedi. Son père, gravement malade, finit par diriger l’établissement depuis son lit. Il meurt alors que Thierry a 16 ans. Sa mère, radiologue à l’hôpital et étrangère au métier de la restauration, reprend alors l’affaire en mains parce qu’il faut bien continuer.
Puis arrivent les années 80 et Lôzanne Bouge. Le Couscous devient presque malgré lui un repaire de la jeunesse locale: c’est l’un des rares endroits où l’on peut encore boire un verre et manger quelque chose tard le soir. Les copains de Thierry deviennent les clients de sa mère. Le restaurant familial se transforme en lieu de rendez-vous d’une génération et la longue nuit lausannoise des Wegmüller est peut-être née là. Un séjour à Djerba et la découverte d’un immense complexe hôtelier le fascinent: il veut recréer quelque chose de cette effervescence à Lausanne. A son retour, direction l’École Hôtelière! Son frère Gilles suivra deux ans plus tard. Leur sœur Jasmina, elle, se forme dans la banque. Les trois futurs piliers de l’aventure familiale sont en place: du Bleu Lézard, à La Factoria, bar à tapas en référence à Andy Warhol, du Java, en référence à Serge Gaisbourg, aux Arches, toujours aux mains de la fratrie, en passant par le D! Club, ces trois-là feront tout ensemble.
Thierry, pourtant, prend des chemins de traverse. Sénégal, États-Unis, production audiovisuelle, tournages en Turquie ou au Sri Lanka, passage par le Cours Florent, théâtre, production musicale… Il se rêve un temps comédien - avec même une apparition dans «Hélas pour moi» de Jean-Luc Godard - avant de comprendre que le métier d’artiste ne lui correspond pas.
«Il n’y a pas de lézard»
Au début des années 90, les trois enfants Wegmüller se retrouvent autour d’un nouveau projet. Un restaurant est à vendre, mais c’est surtout sa gigantesque cave qui fait briller les yeux de Thierry et Gilles, tous deux passionnés de musique. Le plan est simple: ouvrir d’abord le restaurant et, lorsqu’ils auront gagné suffisamment d’argent, transformer la cave en lieu musical. Ainsi naquit le Bleu Lézard.
Gilles est le pragmatique, le précis, Thierry apporte davantage la dimension artistique, et Jasmina tient les chiffres. «Ce sont vraiment les trois piliers de nos aventures lausannoises», résume-t-il. Et leur manière de travailler ressemble déjà à celle qui accompagnera Thierry pendant toute sa carrière: faire confiance, expérimenter, parfois improviser. Pour décorer la salle, ils donnent ainsi carte blanche à un artiste du quartier rencontré presque par hasard pendant les travaux. L’expression leur plaît tellement qu’elle donnera son nom à leur société: Carte Blanche. Le Bleu Lézard explose. Le nom évoque le film Blue Velvet de David Lynch et le Roi Lézard (Jim Morrison). Le reptile, dont seul un extrait agrandi de sa carapace figure dans le logo de l’établissement, leur fera répéter malicieusement, à qui voulait bien l’entendre: «Ici, ya pas de lézard!» 
L’équipe passe de sept à trente employés en quelques semaines. Et lorsque la mythique Dolce Vita ferme ses portes, les Wegmüller proposent à la Ville de développer une programmation live accessible à tous les budgets. Lausanne accepte et soutient même financièrement cette initiative privée. 
Un club acheté presque  par accident
Le D! Club arrive bien plus tard, et, là encore, rien ne se déroule exactement comme prévu. Les Wegmüller cherchent alors une salle de 500 places pour poursuivre leur activité de concerts. Un ancien cinéma transformé en boîte de nuit, immense navire place centrale, est à vendre. Ils l’achètent rapidement, convaincus de pouvoir y développer le live. Mais la Ville choisit parallèlement de soutenir un autre projet de salle, qui deviendra les Docks. Les voilà propriétaires d’un immense club dont Thierry reconnaît aujourd’hui qu’il ne connaissait alors pratiquement rien aux codes. 
Pas de véritable business plan, peu de connaissance du milieu des musiques électroniques et une concurrence déjà féroce. Les premières années sont difficiles. Certains leur promettent six mois d’existence. Le MAD est solidement installé. Les guerres de clubs et les exclusivités de DJ lui sont étrangères. Lui pense naïvement qu’un DJ peut jouer dans plusieurs établissements de la même ville. Il apprend. Il observe. Il se trompe. Il recommence. C’est peut-être là l’un des traits les plus frappants du personnage: chez Thierry Wegmüller, il n’y a pas forcément de business plan, mais beaucoup d’envies et une volonté de fer: «Quand tu ne sais pas, tu essaies de faire et tu essaies d’éviter de faire trop d’erreurs.» Petit à petit, le D! devient une référence, jusqu’à être nommé deux fois parmi les meilleurs grands clubs de Suisse.
Mais surtout, Thierry Wegmüller décloisonne. Alors que les chapelles musicales se regardent encore en chiens de faïence, il ose mélanger house et musiques urbaines. À l’époque, certains crient presque au sacrilège. Cut Killer, DJ Premier, Grandmaster Flash ou IAM participent à cet élargissement de la palette musicale lausannoise. Ce qui paraît aujourd’hui évident ne l’était pas alors. «Lors de la première venue d’IAM à Lausanne, les autorités étaient en totale panique», se souvient-il un brin amusé. 
La fête comme miroir  de la société
Son obsession, ce sont les équipes. «Sans équipe, on n’est rien», assène-t-il. Selon lui, son plus grand talent est peut-être d’avoir su fédérer autour de projets des gens complémentaires, et de garder un cœur d’équipe fidèle, comme son binôme Thierry Collado, programmateur du D! Club depuis 25 ans. Et surtout, Thierry Wegmüller sort beaucoup. Il va aux concerts, découvre les nouveaux collectifs lausannois, passe dans toutes les villes actives dans le milieu du clubbing pour observer la culture alternative, écoute les tendances, observe les nouveaux formats. À un âge où sa clientèle est désormais plus jeune que ses propres enfants, il refuse de jouer au vieux sage expliquant aux jeunes comment ils devraient faire la fête: «Tous les trois ans environ, une nouvelle génération arrive avec ses codes, ses musiques et ses attentes. Le travail consiste donc moins à lui imposer ses goûts qu’à la comprendre. C’est normal de ne pas toujours comprendre les jeunes, mais on se doit au moins d’essayer». 
Ainsi, la génération post-Covid sort différemment, boit parfois moins, recherche davantage une expérience qu’une simple nuit en boîte. Les attentes en matière de sécurité ont aussi profondément évolué. Le D! Club peut ainsi mobiliser jusqu’à 25 agents de sécurité pour une soirée et dispose de 22 caméras. Les femmes et les publics LGBTQIA+, notamment, veulent pouvoir entrer dans un club et s’y sentir en sécurité. Et sur ce point, le patron ne tergiverse pas: ce n’est pas aux femmes d’apprendre à se défendre, dit-il en substance, mais aux hommes d’être éduqués à se comporter correctement. 
Pour celui qui a créé l’association La Belle Nuit, œuvrant pour l’amélioration de la qualité du clubbing, cette évolution accompagne un autre combat: faire reconnaître la vie nocturne comme une composante à part entière de la culture et de l’attractivité d’une ville. Le chemin parcouru est considérable. Là où les clubs étaient autrefois principalement envisagés sous l’angle des nuisances, leurs représentants dialoguent aujourd’hui avec les autorités, GastroVaud, GastroLausanne ou Lausanne Tourisme. 
Avantage rare
Car une ville, rappelle Wegmüller, ne s’arrête pas lorsque ferment les musées, les commerces et les restaurants. Lausanne possède selon lui un avantage rare: une vie nocturne intense, parmi les plus diversifiées de Suisse. Alors partir à la retraite? Oui, mais pas tout de suite! La soixantaine rayonnante, Thierry Wegmüller, ainsi que Jasmina et Gilles, viennent d’intégrer le D! Club au groupe Fine Artisans (qui possède entre autres les restaurants La Vaudaire, l’Appart, et le Lausanne Cocktail Club), et reste aux commandes du navire amiral de la Place des Pionnières, avec d’autres activités pour le groupe, pendant plusieurs années encore. 
Le mythique club fête ses 30 ans, avec une programmation étourdissante tout le mois d’octobre, mêlant clubbing, concerts, humour, et événements spéciaux  Après des milliers de nuits passées à observer Lausanne danser, Thierry Wegmüller reste donc fidèle à la recette familiale: réunir autour d’une même table – ou d’un même dancefloor – des gens qui, sans cela, ne se seraient peut-être jamais rencontrés. 

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